Mad Lieutenant ?

Faut-il aller voir Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans ?

Terrence McDonagh voit des trucs. Des reptiles bizarres sur les tables ou des cadavres qui dansent le hip-hop. Parfois, il se demande si les poissons ont des sentiments. Il n’est pas fou, mais depuis qu’il prend du Vicodin pour soigner ses douleurs lombaires, il a pris goût à toutes les sortes de drogues. Il cherche en permanence à s’en procurer, ce qui n’est pas très dur, lorsqu’on est Lieutenant de police.

Le premier Bad Lieutenant, dont le film est un remake déguisé, consistait à montrer Harvey Keitel bourré, tituber à poil au milieu des putes, de la coke dans les narines et un flingue dans la main. Le deuxième est pareil. Sauf que là où Abel Ferrara, réalisateur du premier, en faisait un bad trip rédempteur et tristounet, doublé d’une métaphore religieuse un peu lourde, Werner Herzog réalise une farce trash et jubilatoire.

Profondément détaché de tout ce qui peut ressembler à une morale, le film bouscule les codes du cinéma. On suit Nicolas Cage, flic corrompu et défoncé, rendre la justice à sa façon, en brandissant son 357 magnum sous le nez de tout le monde : les dealers, les macs, les vieilles dames et les gosses de riches. En somme, plutôt que de reproduire la noirceur d’un Taxi Driver, Herzog réinvente l’Inspecteur Harry sous acides.

Jamais vraiment choquant, le film dépasse les limites sans se fâcher avec le spectateur. Nicolas Cage campe un type aux méthodes affreuses, mais aux convictions profondes. Il arrête les méchants de temps en temps, et il aime sa copine, une prostituée incarnée par la sublime Eva Mendes. Ce serait classique et moralisateur si le réalisateur essayait de dire quelque chose. Mais non. L’enquête ne sert que de toile de fond aux délires du lieutenant qui n’hésite pas à rappeler à qui veut bien l’entendre qu’il n’en a “rien à foutre”.

Cette distanciation salutaire avec la réalité permet d’apprécier le film comme une grosse tranche de plaisir coupable. Les saillies de Nicolas Cage sont funs, les personnages s’expriment d’une façon bizarre et la musique n’a souvent aucun rapport avec l’image. Les corps s’effondrent sur des airs d’harmonicas et le héros sourit bêtement aux iguanes imaginaires. Au milieu de tout ce bordel, se glissent des petits moments de tendresse, aussi déplacés que touchants.

Dommage que le film s’éternise un petit peu, et que certains passages soient trop longs. On pourra aussi regretter la caméra un peu classique et parfois franchement brouillonne, qui aurait mérité une meilleure finition. Mais de toute façon, la qualité de l’image comme l’alliance des couleurs, je suppose qu’Herzog n’en a “rien à foutre”…

En bref : Il faut aller voir Bad Lieutenant. Le film s’adresse à un public averti. Ceux qui sortiront de la salle, choqués par l’absence de morale seront rejoint par les non-réceptifs au délire foutraque de Werner Herzog.

Ceux qui resteront pourront apprécier cette fable absurde. Rigoler avec les iguanes et écarquiller les yeux devant le jeu de Nicolas Cage, plus maniaco-dépressif que jamais. Happy-end cruel et ironique, la fin du film achève de démonter la morale, comme un gros bras d’honneur aux superproductions édulcorées d’Hollywood.