Jusqu’où l’amour est-il aveugle ?

Faut-il aller voir Yo, también ?

La sexualité des handicapés mentaux. Le sujet a le mérite d’être peu traité. N’empêche, pas facile d’être tenté par le pitch au premier coup d’oeil : un trisomique 21 difforme et diplômé tombe amoureux d’une fausse blonde névrosée avec un dolmen à la place du coeur. Va-t-il la séduire ? Suspense.

Sujet difficile donc, d’autant qu’on a du mal à espérer une fin heureuse pour le personnage principal. En France, on nous aurait sans doute asséné un mélo bavard suintant le pathos et la culpabilité. Heureusement, Yo, también se passe à Séville, dans le sud de l’Espagne. Ça change tout ? Bah oui.

Dés les premières minutes, le découpage, la mise en scène et les images imposent leur rythme. Yo, también n’est pas là pour raconter une histoire rose bonbon ni pour faire pleurer le spectateur. On pense au cinéma indépendant américain : les plans sont serrés, les émotions sont effleurées et la musique est toujours juste et entraînante. L’élément moteur du film, ce sont d’abord ses acteurs : ils tiennent en équilibre perpétuel sur le fil ténu qui sépare le rire des larmes.

Blonde paumée, pas vraiment belle mais saisissante, Lola Dueñas hypnotise à chaque apparition. En face d’elle, Pablo Pineda, acteur trisomique, est le principal intérêt du film. Car rien n’est inventé dans son personnage : comme lui, l’acteur est diplômé d’un Bachelor of Art en psychopédagogie. Comme lui, il est conscient de sa maladie, intelligent et terriblement lucide.

Sans jamais jouer la surenchère, et en évitant tout racolage émotionnel, les personnages sont vrais, parfois trop. Les regards portés par Pineda sur le corps des femmes qu’il ne peut pas toucher, sur les gens “normaux” et sur sa famille, sont troublants. Lorsqu’il accuse sa mère de l’avoir condamné à la souffrance en se battant pour qu’il soit comme les autres, on ne distingue plus vraiment les frontières de la fiction.

Inutile d’en dire plus sans jouer les spoilers. On peut tout de même reprocher au scénario de traîner un peu en longueur et de forcer sur l’aspect joyeux d’une histoire qui ne l’est guère. On l’a dit, le fil est ténu, mais le film ne se casse pas la gueule.

En bref : Il faut aller voir Yo, también. C’est un film intelligent, original et courageux. Il faut y aller juste pour son personnage principal, d’autant plus bouleversant qu’il existe vraiment.

On aurait pu reprocher au film d’être voyeuriste et malsain. On peut aussi l’accueillir comme un ovni, qui prend des airs de film du samedi soir pour aller là où personne n’a jamais eu le courage de filmer.

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