The Social Network : le Nerd et la guerre

Faut-il aller voir The Social Network ?
Il y a longtemps que j’ai perdu foi en David Fincher. Depuis le sombre Seven et le fantastique Fight Club, il a été décevant sans s’arrêter, culminant avec la soupe hollywoodienne qu’était Benjamin Button. Lorsqu’il annonce sortir un film sur Facebook et son créateur, tout est à craindre. L’histoire d’un mec qui devient riche en alignant des lignes de codes est a priori aussi excitante qu’un web-documentaire sur la symbolique de la neige dans le cinéma sud-coréen. Et alors ?

La première bonne nouvelle, c’est que The Social Network n’est pas un biopic. Ces derniers, tous construits sur le même schéma et réfractaires à toute originalité, sont tout juste bons à engranger les dollars sur le dos d’un mort. Mais Mark Zuckerberg est bien vivant. Il a 26 ans, il pèse près de 7 milliards de dollars, et il a réussi à rassembler 500 millions d’utilisateurs sur un site. Le film raconte comment ce jeune geek est passé du serial loser au milliardaire solitaire, en trahissant ses amis, sans jamais enlever ses tongues.

Deux écueils étaient à éviter pour faire un bon film : faire de la com et présenter le petit gars comme un type génial, ou bien, jouer les paranos, et en faire un sale mec machiavélique. Aaron Sorkin, le brillant scénariste, se place juste au milieu : son film présente Zuck comme un sale mec génial, parfois touchant, souvent énervant et toujours un peu pathétique. On pourra reprocher au film de viser une cible facile à détester, car trop riche pour son âge. N’empêche, il convient de saluer la vitalité du cinéma américain : après avoir fait des films sur des guerres pas finies, il ose faire le portrait au vitriol d’un des mecs les plus puissants de la planète.

Loin d’un discours réac sur les pour et les contre du réseau social et de l’addiction qu’il provoque, The Social Network se rapproche bien plus du thriller que du film à thèse. Certes, les dialogues mordants et la solitude du personnage principal sont assez éloquents, mais le cœur du film réside avant tout dans les différentes trahisons commises par Mark et son isolement grandissant. Là où l’on attendait une comédie critique, on trouve un grand film sombre, une fresque moderne avec des accents shakespeariens. Rien que ça.

Derrière la caméra, on retrouve le Fincher qu’on aime. Si son style survolté s’est calmé depuis Fight Club et Panic Room (où la caméra passait dans les serrures, à travers les murs ou dans l’anse d’une cafetière), il a gagné en ampleur. La mise en scène est puissante, rapide et habitée par une sorte de fièvre. On a beau regarder un rouquin bouclé taper sur un clavier et s’engueuler avec des avocats, on ne s’ennuie presque jamais, et la plupart du temps, on trépigne.

Empruntant les codes classiques des films de success stories (la maniaquerie, les trahisons et l’argent qui se multiplie), le film ne joue pas la carte de l’originalité. On pourra aussi lui reprocher de finir en queue de poisson, et de ne pas assez creuser son sujet. Reste que le début est absolument prenant, et que, dans les meilleurs moments, on pense sérieusement à Citizen Kane. Je ne peux pas vraiment trouver de meilleur compliment.

En bref : Il faut aller voir The Social Network. Que l’on soit ou non fan d’internet, de réseaux sociaux ou de films de genre. David Fincher ose s’attaquer à l’un des phénomènes culturels de la décennie et va chercher loin derrière les frontières de la comédie ou du thriller. Bien écrit, rythmé et élégant, le film est à l’image de son sujet : imparable.

Peu de belles émotions, un fond violemment machiste et une forme assez classique ne lui permettent pas de se placer au niveau des précédents chefs-d’oeuvres de Fincher. Mais grâce à la justesse des acteurs, la pertinence de la musique (du génial Trent Reznor de NIN) et la force du sujet, The Social Network s’assure tranquillement une place dans les meilleurs films de l’année.