Fin de concession : Ego sans trippes ?

Faut-il aller voir Fin de concession ?

Impossible d’être journaliste sans connaître Pierre Carles. Trublion insolent et manipulateur, le documentariste a commencé par se faire virer de toutes les télés, avant de donner un gigantesque coup de boule dans le petit écran, avec le formidable Pas vu pas pris (1998), où il démontrait que les journalistes étaient incapables d’autocritique. Ça tombe bien, l’autocritique, c’est plus ou moins le sujet de son nouveau film.

Fin de concession raconte l’arnaque que fut la privatisation de TF1, alors qu’elle était rachetée par Bouygues en 1987. L’Etat et l’acquéreur promettaient alors tous de multiplier les émissions culturelles et de ne pas s’agenouiller devant les exigences commerciales, sans quoi la concession serait retirée à l’entreprise de BTP. Vingt ans plus tard, TF1 est une chaîne en manque de hauteur, dirigée par un pote du président et où les pop-stars débiles succèdent aux JT sur la météo. Mais où est passée la culture ?

Fin de concession n’est pas un mauvais film, c’est un documentaire raté. En s’attaquant à un ennemi si évident, Pierre Carles court le risque d’enfoncer des portes ouvertes et de prêcher des convaincus. Au lieu de révéler le vrai visage de la télévision, comme il l’a fait avant, il se contente d’affirmer que TF1 est une chaîne bas du front. Au risque de ne surprendre personne.

Documentaire raté donc, parce que pas anglé. Les interviews ne sont plus mordantes, les frontières du sujet sont poreuses et on a parfois l’impression de revoir Pas vu pas pris en moins bien. Personne ne peut être critique, puisque tout le monde a eu les mains dans le cambouis. Carles se perd et peine à piéger ses interlocuteurs, rompus à la com de crise. Au bout d’un moment, il sort du journalisme et se contente de tirer à boulets rouges sur ses ennemis, sans même prendre la peine d’étayer ses propos par des faits.

Par moments, il passe à l’action, faute de pouvoir passionner par les mots. Alors, il n’est plus le provocateur héroïque que l’on a admiré, mais un militant frustré, agressif, et assez ridicule. Dans un débat, le premier qui s’énerve a perdu. Pierre Carles et sa bande repeignent le scooter de David Pujadas, tentent de lui mettre une laisse en le traitant de laquais ou humilient Etienne Mougeotte, un vieux monsieur presque sénile, qui bave après avoir subit une opération du cancer. Ça craint. Comme Pujadas, on a envie de dire “vous valez mieux que ça”.

Alors voilà. Une montagne de défauts recouvre ce film. Et pourtant, quelque chose le sauve. Sur le fond, même si on pourra tiquer devant la propagande des stals du PG, il faut reconnaître que Carles a très souvent raison : les animateurs qu’il attaque sont souvent ridicules et la relation entre le président et la première chaîne française est une honte pour notre démocratie. Sur la forme enfin, le film est sauvé par son humour décapant : Carles se met en scène, se moque de lui-même et reconnaît souvent ses erreurs. En clair, on rit énormément, sauf quand ça va trop loin.

En bref : Il faut aller voir Fin de concession, surtout si on est intéressé par la presse. Certes, il y a un côté absurde de voir un journaliste de gauche accuser d’autres journalistes d’être de droite, alors qu’ils sont tous aveuglés par leurs ferveurs militantes. Certes, le film est foutraque, scandaleux et fondamentalement narcissique. Mais il faut y aller, ne serais-ce que pour s’engueuler avec ses amis, et réfléchir à l’idéal salutaire, mais trop extrémiste de Carles.

La critique des médias est passionnante, compliquée et capitale, dans un pays où tous les journaux sont tenus par un bord où l’autre. En étant honnête et drôle, Carles sauve son film de la prétention et du cours magistral. Dommage qu’il se sente obligé de jouer les guérilleros, en s’aveuglant dans ses frustrations.