Time Out. Con temps.

T'as pas l'heure

Faut-il aller voir Time Out ?

C’est l’histoire d’un monde où l’argent se compte en minutes. A 25 ans, tout le monde s’arrête de vivre pour être suspendu à un compteur vert qui décompte à l’envers le temps qu’il leur reste à vivre. Les cafés se payent en secondes, et la société est stratifiée en fonction de la richesse des habitants. D’un côté, les immortels s’emmerdent en assoiffant les pauvres, qui passent leurs journées à courir pour survivre.

Parfois je me demande si les américains savent encore faire du cinéma. Un mec doué pourtant, Andrew Niccol, réalisateur du puissant Bienvenue à Gattaca, semble avoir été écrasé par le formatage hollywoodien. Comme à chaque fois, on suit un héros noble et courageux qui passe son temps à courir en traînant une bimbo en talons aiguilles par la main, les rebondissements sont prévisibles à la seconde près et les scènes d’actions s’égrènent avec une régularité métronomique.

Pas con, le concept est expliqué avec une lourdeur extrême dans un univers jamais crédible. “Je vous dirai bien la bourse ou la vie, mais en l’occurrence c’est pareil”, déclame Justin Timberlake. Et ça dure 1h40 : dialogues d’une pauvreté ahurissante, blagues minables et effets ratés se succèdent sans surprise.

Pour se donner une contenance, le film tente d’opérer une réflexion pédagogique sur le partage des richesses. “Pour quelques immortels, il faut beaucoup de morts” assène le méchant richissime, et Justin de répondre “l’immortalité n’a pas d’intérêt si elle doit coûter la mort d’un être”. Violon.

Dégoulinant de bien-pensance naïve, ce cours d’économie politique pour les nuls n’essaie jamais d’apporter d’autres réponses qu’un angélisme moisi et un humanisme bébête. Lorsque le héros se pointe au milieu des affamés avec un million d’années en poche, il n’y a pas de bousculade et tout le monde partage en chantant ses louanges.

Pour empirer le tout, ces failles de scénario sont amplifiées par une mise en scène, une photographie et des décors complètement cheapos. Le futur ressemble à une aire d’autoroute et les émeutes de la faim sont si calmes qu’elles feraient passer les indignés pour des insurgés talibans. Et je ne parle pas des voitures, parce que les voitures c’est nul.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Time Out. Aussi subversif qu’un concert de clarinette, c’est l’un des nanards les plus puissants qu’on a pu voir cette année. Même si je dois reconnaître que je l’ai vu en VF (ce qui n’arrange rien), le film réuni tous les clichés véhiculés par le cinéma d’Hollywood.

Au bout d’une heure, le type devant moi s’est mis à vomir partout sur les sièges du Pathé Wepler. C’est vous dire si c’était nul.

Le stratège. Pitt-Ball.

Stade terminal

Faut-il aller voir Le Stratège ?

Eliminés à la lisière des playoffs, les Oaklands Athletics rêvent d’emporter les World Series, malgré leur budget minimal. Face à la perte de trois all-stars, leur manager décide de tabler sur les statistiques en engageant des receveurs sous-estimés. Malgré les réticences de l’entraîneur, le GM revend Peña pour installer Hatteberg en first base. Feront-ils mentir la malédiction de Babe Ruth ?

Baseball.

Comment les producteurs peuvent-ils envoyer un film au casse-pipe avec aussi peu de scrupules ? Basé sur des faits réels, Le Stratège raconte la remontée d’une équipe de baseball minable grâce a une vision mathématique du sport. Que les novices n’espèrent pas y voir une quelconque tentative de vulgarisation : sans être initié on ne comprend absolument rien aux discussions techniques qui jalonnent le film, sans parler des scènes de matchs, où seule la musique peut nous permettre de comprendre que les gentils gagnent.

Le baseball a été inventé par les américains pour qu’il puissent gagner les championnats du monde intramuros. D’ailleurs leur ligue nationale s’appelle les “World Series”. En soi, le film permet aux incultes dans mon genre de découvrir un sport complètement méconnu. Mieux, l’épopée des Oakland A’s finit par éveiller la curiosité. Mais pas vraiment de quoi palpiter devant une batte.

Américain jusqu’au bout de la mèche, Brad Pitt campe un ancien espoir du sport devenu manager après une carrière ratée. Sans réelle profondeur, il se contente globalement de manger des pop-corn en étant beau, quand son acolyte matheux se charge d’être intelligent et moche. Seuls moments vraiment émouvants, les souvenirs du héros, où l’on voit comment de jeunes joueurs ambitieux et prometteurs se brûlent les ailes sous les encouragements et les flatteries de managers irresponsables.

Globalement, Le Stratège est loin d’être une daube. Juste une histoire sympatoche sans grande originalité, mais tellement formatée que notre cerveau l’accueille sans se rebeller. Si ce film était un plat, ça serait des pâtes au pesto, mais sans fromage.

Bref, j’ai été voir un film sur le baseball.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Le Stratège. C’est gentillet et pas trop chiant, mais trop classique, trop mou dans sa mise en scène et trop baseball en général. Pour plomber le tout, Brad Pitt manque cruellement de fond et de personnalité, comme le reste de l’équipe du film.

Entre deux matchs, ils devraient peut-être tous se droguer un peu ?

Mon pire cauchemar. Une bouteille dans un frigo.

Isabelle Huppert entre deux chaudasses

Faut-il aller voir Mon pire cauchemar ?

C’est l’histoire d’une pétasse frigide et friquée qui s’appelle Agathe. Elle rencontre un imbécile alcoolo qui s’appelle Patrick. Conservatrice dans un musée ringard, Agathe s’ennuie au bras d’un éditeur lâche et vieillissant qui s’appelle François. François se tape une jeune blonde écervelée et écolo qui s’appelle Julie. De son côté, Patrick “fourre du boudin” en essayant d’éviter son fils bizarre.

C’est une comédie.

Si vous êtes fan des blagues potaches de Poelvoorde, le film vous garanti quelques bonnes barres. A condition d’avoir raté l’étouffante bande-annonce, on rigole pas mal aux vannes du trublion belge. C’est lourd, mastoc et un peu répétitif, mais l’acteur a un talent indéniable pour jouer les beaufs hauts en couleurs. Face à lui, Isabelle Huppert campe un frigidaire tellement convaincant que c’est inquiétant pour l’actrice elle-même. D’ailleurs lorsque son personnage finit par se lâcher un peu, elle a toujours l’air aussi coincée.

Après un début plutôt marrant, le film commence rapidement à se noyer. André Dussolier et Virginie Efira forment un couple aussi peu crédible qu’il est antipathique. Mal écrits au possible, les dialogues n’aident pas vraiment les comédiens, qui se retrouvent à sur-jouer des effets comiques inefficaces pour se donner une contenance. Impuissants, on souffre pour eux, pendant que l’histoire continue de s’enfoncer.

Au bout d’une heure, les portes du Vaudeville ont suffisamment claqué, alors le film vire au drame. Comme dans Bernie, on arrête de rire en se rendant compte que rien n’est drôle. Les enfants sont exposées à la déchéance et l’égoïsme de leurs parents, tous les personnages adultes sont des sombres minables et le cauchemar culmine dans une scène de beuverie aussi triste qu’un roman finlandais.

Pour compenser des vannes de plus en plus lourdes, le film accumule les ellipses inutiles et les retournements bidons. Mais derrière la farce écœurante, on ne voit que les grosses ficelles d’une histoire bien triste. Pour donner du happy end au public, la réalisatrice tente de monter une histoire d’amour absolument pas crédible entre les deux héros, qui se conclut dans une scène débordante de mauvais goût.

Finalement, la seule morale déductible, c’est que les cons finissent par coucher ensemble, en dépit de leur classe sociale. Et ça, c’est beau.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Mon pire cauchemar. C’est nul. A l’exception de quelques blagues marrantes au départ, le scénario se noie dans une interminable suite de rebondissements tandis que les personnages se complaisent dans leur médiocrité.

Bref. Bof.

Toutes nos envies. La juge est partie.

Juge

Faut-il aller voir Toutes nos envies ?

Claire est juge, maman et heureuse, jusqu’au jour où elle apprend qu’une tumeur au cerveau lui laisse quelques mois à vivre. Elle rencontre Céline, une mère célibataire et surendettée qui galère pour s’en sortir face à la pression des sociétés de crédit. Avec l’aide d’un vieux magistrat cynique et mal rasé, Claire va tenter de mener son dernier combat en s’attaquant aux arnaques des requins du crédit à la consommation.

On va pas se marrer. La conviction s’acquiert dés les premières notes de musique. Mais après les beaux Welcome et Je vais bien ne t’en fais pas, on pouvait légitimement attendre de Philippe Lioret qu’il nous émeuve. C’est parfois le cas : l’interprétation parfaite et sobre de Marie Gillain est très juste et, comme d’habitude, Vincent Lindon interprète le rôle de Vincent Lindon à la perfection, mais ça marche.

L’intérêt du film, ce ne sont pas les histoires de familles, de mouchoirs et d’hôpitaux, mais de tribunal. Les sociétés de crédit transgressent allègrement la loi pour aller creuser sous les familles qui sont déjà au fond du trou. En affichant des taux criminellement bas en première page, ils truffent leurs contrats d’alinéas traîtres et autres conditions rétroactives écrites en minuscules illisibles. Lorsque leurs clients se retrouvent logiquement sur la paille, ils fument ce qu’il reste de leurs biens, aidés d’une armée écrasante d’avocats.

Surtout, les affaires du genre sont constamment gagnées par les prêteurs, dans un système qui protège la société de consommation comme une bible, envers et contre toute éthique morale. C’est dégueulasse, et parce que le sujet n’est jamais abordé à la une, Toutes nos envies mérite d’exister.

Après il y a le reste. Une histoire d’amour platonique aussi inutile qu’elle est lourde et peu crédible, des passages honteusement violonesques filmés avec un classicisme un peu trop sage… Pire, la relation entre Claire la juge riche et Céline la mère courage donne la nausée. Condescendante au possible, Claire donne tout à Céline qui sourit avec les yeux humides. Face à cette générosité presque humiliante, Cendrillon fait le ménage en fredonnant de la variété.

Le film perd beaucoup dans cette amitié de classe archaïque et moche. On va encore me traiter de snob, mais l’humanisme ne me touche pas beaucoup quand il est pensé à l’abri d’un salon parisien confortable où on dit “populaire” pour ne pas dire “pauvre”.

Dommage, car par ailleurs, il y a des drôlement jolis morceaux de guitare.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Toutes nos envies. C’est un bon film, mais il y a mieux en ce moment dans les salles, et il est un peu en deçà des livraisons précédentes de Lioret. Pourtant, le fond est souvent très juste et la forme agréable à regarder.

Au milieu d’un discours percutant et engagé, le film s’embarrasse d’un catéchisme social trop bien pensant pour être sincère. Comme pour nous rappeler que le cinéma français se noie dans la bavardise depuis la Nouvelle Vague.

Intouchables. Pas touché.

Fume c'est d'la bonne

Faut-il aller voir Intouchables ?

Matraquage oblige, on connaît l’histoire. Blanc riche chiant rencontre noir banlieue cool. Grosse rigolade. Préjugées brisés. Amitié forte. Kool and the gang. JT TF1. Box Office. Intouchables 2. Intouchables 3. Youkaïdi. Youkaïda.

Forcément, face à une telle tarte à la crème, on est tenté de faire du mauvais esprit. Surtout quand le film le cherche avec insistance. Dés le début, l’opposition Cluzet/Sy n’épargne pas le simplisme : l’un écoute Berlioz quand l’autre préfère le funk. Plus tard, une scène mémorable montre Omar Sy se déhanchant sur des lignes de basses pêchues en invitant des bourgeoises perlées à faire swinguer leurs jupes droites. Délicat.

Malgré tout, on sourit, on rigole. Certaines vannes sont plutôt efficaces, Omar Sy pétille d’un bout à l’autre et le politiquement correct n’est pas trop étouffant. A la vingtième blague sur les tétraplégiques on se lasse un peu, mais le film a le bon goût d’éviter la pitié. Dans une scène mémorable, François Cluzet explique qu’il préfère les moqueries aux regards compatissants. C’est de loin la plus forte du film.

Sur le fond, Intouchables est plutôt plat. Les réalisateurs semblent se réjouir de leur propre courage en se targuant de traiter de sujets politiquement incorrects avec le masque du franc-parler. Derrière cette parure très moderne, il y a juste quelques vannes un peu osées et une cascade de bons sentiments éculés. On aurait pu nous parler des banlieues françaises, des riches parisiens qui s’emmerdent et des plafonds de verres qui durcissent ; le scénario préfère nous assener une vision un peu condescendante de l’amitié entre un maître et son serviteur jalonnée de lieux communs volontaristes et un peu niais.

Pour le reste, Intouchables est une production sympa qui ne surprend jamais vraiment. Dés le départ, l’histoire se déroule dans un rythme plutôt mou : tout est fait pour réveiller le spectateur mais le film n’arrive pas à s’envoler. A la place, les réalisateurs nous assourdissent de musique criarde sans jamais tenter d’être créatifs derrière la caméra. Dommage, car devant, les acteurs sont plutôt bons.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Intouchables. Trop de bons sentiments et pas assez d’originalité. Pourtant, on quitte la salle avec la banane et les dernières scènes sont émouvantes.

Mais bon, le lendemain, on a déjà du mal à s’en rappeler.

L’exercice de l’Etat. Crocodile dandy.

Crocodile

Faut-il aller voir L’exercice de l’Etat ?

Ça commence comme une bombe. Ministre des transports intègre et élégant, Bertrand de Saint-Jean se réveille brutalement d’un rêve érotique. Un accident de car vient de tuer des adolescents, il doit se rendre sur place dans la nuit. Pendant ce temps-là, dans la quiétude des bureaux où le pouvoir feule, une réforme se prépare. Il pourrait y perdre la tête.

Tout de suite la mise en scène accroche. Le rythme est sec, la musique furieuse et l’ambiance étrange. La politique est montrée comme une maladie dévorante, une passion destructrice ou une drogue orgasmique. Pierre Schoeller, le réalisateur a beau filmer des fonctionnaires gris et des bureaux capitonnés, l’air est lourd et l’intensité irrespirable.

A travers ce traitement profondément moderne, le cinéaste raconte une histoire qui fascine le genre humain : celle d’un homme de pouvoir dans la tempête. Les médias, les coups-bas et les stratégies politiques sont décortiqués dans leur plus grande cruauté. Mais le film est loin du genre éculé du thriller politique à l’américaine : ici le scénario est surtout prétexte à montrer le fond du problème.

L’exercice de l’Etat pose une question simple : A quel moment l’ambition remplace-t-elle les convictions ? La réponse est complexe. Insaisissable, Bertrand de Saint-Jean apparaît tour à tour honnête, courageux et fidèle en amitié, avant de devenir lâche, ridicule et minable dans la scène suivante. Au final, si le réalisateur n’assène pas de vision manichéenne à son histoire, on pourra lui reprocher d’être trop flou pour délivrer un message.

A mi-mandat, le film se casse la gueule. Un retournement de situation spectaculaire redistribue les cartes, mais paradoxalement, le rythme s’affaisse. Une jambe coupée, ridicule, étalée sur l’asphalte. Physique au départ, le film devient bavard. Des hauts-fonctionnaires discutent du rôle de l’Etat en mangeant du bacon. Cette fois le message est limpide : le service public créé l’illusion du pouvoir, alors qu’il est à la botte du privé. Pas forcément con, mais on s’ennuie un peu. Et on ne peut pas s’empêcher de voir les gros sabots du scénariste qui tente de nous livrer une leçon d’analyse politique.

Et pour ça, y’a les amphithéâtres.

En Bref : Il faut aller voir L’exercice de l’Etat. Pour découvrir un regard différent et fort sur la chose publique. Pour percevoir le malaise permanent qui habite les châteaux du pouvoir. Pour rentrer de plain-pied dans le quotidien des faiseurs de lois.

Pour cela il faudra se taper des théories aux ficelles un peu lourdes et des scènes ramollos en deuxième partie. Mais après une bonne nuit de réflexion, on se rend compte qu’on a bien fait de snober Tintin.