Shame. Les peurs du mâle.

La main dans le sac

Faut-il aller voir Shame ?

Brandon est un con, comme son nom l’indique. Riche, beau-gosse et élégant, il ressemble à l’image que l’on se fait du trentenaire New-Yorkais. Célibataire, intelligent et coureur de tailleurs, Brandon baise beaucoup, mais dort souvent seul. Le jour, il travaille dans des grandes tours de verres où on invente des concepts vides. Il est triste. Brandon voudrait nous faire croire qu’il est malade, mais il est juste égoïste. D’ailleurs, il a une soeur, et il nous en a même pas parlé.

Pour beaucoup de critiques, Shame est un film sur l’addiction sexuelle. Connerie. Shame est un film sur l’homme moderne. Celui des pubs pour l’after-shave, le beau-gosse indépendant avec un pull Paul Smith qui sent le danger et le succès. Celui qui boit du Dry Martini sans faire la grimace, celui qui ouvre la porte aux vieilles dames et qui sort avec la plus jolie fille de la boîte, sans jamais la draguer.

Mais depuis qu’il a quitté Barbie, Ken a pris 10 ans dans la tronche. Il se sent seul. Il n’est plus vraiment cool, mais il ne sait pas vivre autrement. Parce qu’un homme qui ne séduit pas est un homme mort, ou du moins, un homme qui ne séduit pas n’a rien à faire sur la couverture de GQ.

L’addiction sexuelle est un cache-misère. Il permet aux commentateurs du film de planquer l’essentiel sous le tapis en s’émouvant devant “cette affreuse maladie”. Certes, Brandon se masturbe un peu trop pour être normal, mais au final, il est juste symptomatique d’une époque : il chasse, il zappe, il consomme. Mais comme il est moderne, il a honte.

Jusqu’à la fin le réalisateur semble hésiter entre la morale et l’apitoiement. Dans les meilleurs moments, il se contente de poser un regard clinique sur son personnage, sans pour autant le juger. Mais a plusieurs reprises, il dégaine des gros violons pompeux, qui alourdissent le propos. Lors d’une interminable scène de cul, le réalisateur fait son choix : il fera un film moral, mais il laissera le choix de la rédemption finale au spectateur.

Dans les années 70, Shame aurait probablement été houspillé comme un brûlot réactionnaire. Aujourd’hui, la critique se pâme (sauf les Cahiers du cinéma, ce qui confirme cette théorie). Moi je suis perplexe. Dans la vraie vie, les jouisseurs impénitents ne périssent pas tous dans les flammes de l’enfer, mais à l’inverse, le modèle du vieux célibataire libre et moderne n’a pas mené à grand chose, si ce n’est une génération de losers égoïstes.

Au moins, la tristesse de Brandon rassurera les épicuriens : lorsque le beau-gosse parfait des films rentre dans son appartement luxueux après après avoir pécho trois mannequins, il regarde des films pornos tout seul et il se tape la tête contre les murs.

En Bref : Il faut aller voir Shame. Malgré des longueurs, une posture un peu arty froide et malgré l’impression tenace de se rendre à la messe. Parce que malgré tout, l’ouverture du film est d’une maîtrise absolue et la chute d’une grande intelligence. Parce que le réalisateur aligne quelques plans séquences d’anthologie, sur le fond comme la forme. Parce que vous pourrez débattre du film avec vos potes, contrairement à Time Out.

Mais très franchement, si vous avez une autre interprétation, je suis preneur. En commençant à écrire cette critique, je n’avais pas prévu de recommander le film…

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A dangerous method. Derrière toi c’est à Freud !

Derrière-toi c'est à freud

Faut-il aller voir A dangerous method ?

Je ne sais pas pourquoi, j’attendais ce film comme le messie. Le talent de David Cronenberg pour les trucs malsains, confronté aux acteurs les plus talentueux de la planète, Viggo Mortensen et Michael Fassbender. Et puis il y avait l’histoire aussi : la guerre froide entre Karl Jung et Sigmund Freud au-dessus du berceau de la psychanalyse, en double-fond les prémices de l’antisémitisme d’Etat. Ça promettait.

Finalement, le film n’égale ni la noirceur de A history of violence, ni la brutalité des Promesses de l’ombre. Globalement, c’est une histoire de mecs qui parlent dans des bureaux, ce qui n’a rien de très cinématographique. Même les scènes de sexe sadomasochiste sont gentillettes. Étrange pour un mec qui, il y’a quelques années, faisait combattre Viggo à poil dans un sauna.

Mais Cronenberg n’a pas choisi le thème pour fanfaronner avec sa caméra. Visuellement pauvre, le film se concentre sur le fond, en tentant de faire réfléchir le spectateur. Évidemment, Hollywood oblige, il est difficile de traiter du schisme psychanalytique sans vulgariser à outrance. Si le scénario tente d’éviter le didactisme, on n’échappe pas aux discussions un peu lourdes type : “But Sigmund, sex is not everything !” Yes…

Pourtant le film s’en tire pas mal. Il oppose le jeune moraliste protestant au vieux juif libéré en jouant sur leurs contradictions. En filigrane, on pourra voir un portrait acerbe des sociétés modernes où tout le monde se drape dans la morale pudibonde avant de la transgresser allègrement dans le bureau de la secrétaire (ou derrière le comptoir de la pharmacie).

Finalement, on sort du film sans avoir pris de coup de poing dans le ventre, mais en réfléchissant, ou en s’engueulant (avec soi-même). Car si Cronenberg pose de nombreuses questions, il a le bon goût de ne jamais y répondre.

En Bref : Il faut aller voir A dangerous method. Pour les talents indéniables de Mortensen et Fassbender mais aussi pour Keira Knightley, qui a troqué le sourire niais de Pirates des Caraïbes contre un véritable jeu d’actrice.

Certes, on ne prend pas la claque espérée mais il fallait oser faire un film sur un sujet aussi difficile. En l’occurrence, ne pas se planter tient déjà de l’exploit.

Sinon, en ce moment, j’écoute ça :

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Carnage. Papillon.

Tulipes hein ?

Faut-il aller voir Carnage ?

New-York. Un jour dans un parc, un garçon casse les incisives d’un autre avec une branche. Civilisés et cordiaux, les deux familles se réunissent dans un appartement chic pour régler ça à l’amiable. Mais au final, Kate Winslet va vomir dans les tulipes.

Parfois, les réalisateurs essayent de transformer les pièces de théâtre en film de façon artificielle. On rajoute de l’action, des scènes en extérieur et des fioritures qui parasitent le propos. Roman Polanski n’a pas cette prétention. Il adapte une pièce de Yasmina Reza tel quel, sans faire le malin. Il n’y a que quatre personnages, tout se passe dans le salon d’un appartement, et il n’y a pas d’ellipse. Parfois, on se demande même l’intérêt d’une adaptation au cinéma, mais après tout, sans ça, on ne l’aurait pas vu.

Dés le début, l’ambiance entre ces deux couples est malade. Sous l’écorce de la politesse et la bienséance, on aperçoit rapidement la sauvagerie du monde prétendument civilisé. Derrière la sainte-nitouche de gauche, il y’a une casse-couille acariâtre, l’homme simple cache un égoïste vulgaire et la femme moderne se révèle complètement névrosée. Finalement, c’est l’avocat véreux et mal-élevé qui s’en tire le mieux, car il est le seul à ne pas cacher ses défauts pourris.

Evidemment, les acteurs s’en donnent à coeur joie. Brillant de grossièreté, Christoph Waltz survole le lot, mais les autres surjouent parfois. Un peu caricaturaux les personnages sont trop névrosés pour être convaincants. Profondément détestable, Jodie Foster en fait des caisses en hurlant des dialogues qui manquent un peu de finesse. Mais le mauvais esprit est suffisamment assumé pour qu’on rigole d’un bout à l’autre.

Bref, c’est du basique. Pas toujours très fin. Mais ça marche.

En Bref : Il faut aller voir Carnage. C’est pas le film de l’année, ni le meilleur de Polanski, mais ça fait du bien de voir le politiquement correct se prendre des tartes pendant une heure. Derrière ses airs de farce brutale, le scénario dit des choses vraies sur ceux qui sont persuadés d’être du bon côté de la pensée.

Quant au titre de cet article, il n’a aucun sens, mais c’est les vacances.

Aussi : mon pote Fred finit tous ses articles par une chanson. Du coup je lui pique l’idée, passez faire un tour sur son blog, il est d’la balle. Et si vous êtes pas d’accord, gueulez dans les commentaires.

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Les adoptés. Mélo, Restau, Bobos.

Laurent le jour

Faut-il aller voir Les adoptés ?

C’est l’histoire d’une famille recomposée qui vit dans une pub pour smartphone. Lisa fait de la guitare sèche dans des bars obscurs et travaille chez un luthier parisien le jour. Sa soeur adoptive vend des livres en anglais dans une librairie boisée, le soir elle regarde des vieux films américains en récitant les dialogues. Elles vivent autour de leur mère, qui clope en coupant des fleurs et les trois femmes s’occupent du fils de Lisa, qui vit dans une pub kinder.

Un jour de pluie d’orage, un critique gastronomique au regard viril et tendre tombe amoureux de la libraire. Ils vivent un amour hors-norme et intense, malgré des disputes passionnées et romantiques. Mais un jour, c’est le drame.

Heureusement d’ailleurs, parce qu’on commençait à s’emmerder un peu. Pendant les trois premiers quarts d’heure, la réalisatrice fait le portrait idyllique d’une passion banale dans un univers ou le mauvais goût n’existe pas. Quand les héros sortent de leurs appartements spacieux, c’est pour aller bosser dans des endroits bien aménagés où ils ne foutent pas grand chose avant d’aller manger dans un restaurant chic ou boire un coup dans un bar chébran.

Irritante, cette perfection est soulignée par une image léchée et souvent magnifique. Chaque cadrage est travaillé comme une photo d’art et l’utilisation abusive du flou se succède aux ralentis artistiques. C’est beau, okay, mais les personnages sont si stéréotypés qu’on ne s’y attache pas.

Heureusement donc, le drame se pointe à mi-chemin. Pudique, Mélanie Laurent -qui réalise son premier long-métrage- évite de nous tirer les larmes et réussi parfois à créer l’émotion. Malgré tout, elle ne parvient toujours pas à se défaire des clichés parisiens et snobs dans lesquels ses personnages sont engoncés.

Trop bobo pour être beau, Les adoptés a tout de même deux mérites non-négligeables : mettre en valeur la superbe musique de Jonathan Moralli, chanteur génial de Syd Matters, et porter la lumière sur Denis Ménochet, acteur intense et magnétique.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Les adoptés. Malgré des qualités cinématographiques évidentes, Mélanie Laurent oublie de se rapprocher de ses personnages et finit par s’éloigner du cinéma. Assurément, elle mérite une deuxième chance.

Ces derniers temps, la golden-girl du cinéma français a pris un peu la grosse tête : après son album moyen et ses colères un peu ridicules, elle était la cible idéale des quolibets un peu bas. Son film offre une occasion de nous réconcilier avec elle : finalement, on l’aime plutôt bien de l’autre côté de la caméra.

Sleeping Beauty. La belle au bois bandé.

Age canon X

Faut-il aller voir Sleeping Beauty ?

A priori, ce film est une cible parfaite pour les chasseurs de snobs. On y parle de cul, de vieillesse et de mort d’une façon malsaine et cérébrale. Des personnages improbables citent des comtes philosophiques face caméra avant de se mettre à poil. La mise en scène est lente et la chaire est triste. Manque plus qu’un Ours d’Or au compteur et ça ferait un parfait nanard pour faire tressaillir les critiques des Inrocks.

Mais non.

Au départ Sleeping Beauty ressemble à un Marc Dorcel intello. On y suit les tribulations d’une étudiante un peu cintrée qui passe son temps à photocopier des dossiers et à se faire tringler par des hommes d’affaires dans des bars glauques. Un jour elle se fait engager pour un job étrange qui consiste à prendre des somnifères pour s’endormir toute nue à côté de vieillards impuissants avec la seule garantie qu’il n’y aura pas de pénétration à la clef.

Précieuse, travaillée et dérangeante, la mise en scène donne tout de suite un souffle mystérieux et hypnotisant à l’histoire. Dés le premier plan et l’apparition du titre sur l’image, Julia Leigh, la réalisatrice impose un regard doux et percutant. Au centre de ces cadrages très soignés, Emilie Browning accepte toutes les tortures que lui impose la réalisatrice et développe un vrai sens du jeu (qu’on avait pas vraiment senti dans Sucker Punch).

Dans cette belle parure, Sleeping Beauty développe une réflexion glaçante sur l’état des vieux et les errances de la jeunesse. Coquille vide et diaphane, la héroïne ne sait vivre autrement que par une séduction mortifère qui la laisse toujours plus détruite. Face à elle, des hommes mourants tentent d’attraper une dernière étincelle de jeunesse à son contact. Certains l’étreignent, d’autres l’insultent, mais tous se heurtent au miroir de leur propre déchéance.

Capitales, ces scènes de non-sexe sont d’une violence inouïe. La confrontation de cette poupée gonflable et de ces squelette fatigués résonne comme un hurlement déchirant. Sans une goutte d’espoir, la réalisatrice filme le nihilisme de la jeunesse et les frustrations du temps qui passe avec une précision clinique, cynique et ultra-réaliste.

Après cet uppercut, le film se termine sans laisser de note explicative. On est légitimement perdu. Forcé de comprendre nous-même ce que l’on a voulu nous dire. Derrière moi, deux spectateurs hurlaient de rire devant “une telle daube”. Moi je suis resté jusqu’à la fin du générique, sonné.

En Bref : Il faut aller voir Sleeping Beauty. Mais je ne sais pas trop vous dire pourquoi. Je ne sais même pas si j’ai aimé. Surtout, je ne peux pas vous garantir que ne reviendrez pas ici pour vous plaindre. En fouillant dans les tiroirs de l’âme le scénario assène des vérités que l’on préfère bien souvent ignorer.

Pourtant il y a quelque chose de beau dans ce portrait désespéré des frustrations humaines et ce premier film australien ne ressemble à rien d’autre. Derrière ces airs de porno sulfureux pour bobos voyeurs, il cache une vision tétanisante de la vie.

Stanley Kubrick est vivant. Il s’appelle Julia Leigh.