Mommy. Un fils à la patte.

Mommy-Movie-660

Faut-il aller voir Mommy ?

Le pire qui puisse arriver à un film, c’est que personne n’en parle. Mais le deuxième fléau qui le menace, c’est que tout le monde en parle.

Depuis Cannes, la quasi-totalité de la critique française bande pour Mommy, une bonne partie de la croisette aurait bien aimé lui filer la Palme d’Or et, en quelques mois, Xavier Dolan est devenu aussi hype que la barbe épaisse et les Air Max. Lui-même semble avoir tellement aimé son film qu’il a été déçu de n’obtenir que le Prix du Jury à Cannes.

Autant dire que ce film remplit tous les critères pour se faire dézinguer en ces lieux.

Mais gardons notre sang-froid. Malgré des débuts un peu moyens et une maturité géniale mais bancale, on avait quitté le jeune québécois sur un vrai très bon film. Alors j’ai ouvert mes chacras, et j’ai rentré dans le cinéma.

La première chose qui frappe, c’est que c’est beau. Presque trop. Les images sont magnifiquement composées, très bien éclairées et saisies dans des couleurs superbes. C’est bien fait aussi. Il y a un accident, un joli tube pop de notre enfance et les dialogues sont plutôt marrants.

Merde, me dis-je, il va quand même pas se retrouver deux fois dans mon top 2014, ce foutu génie ?

Non. Il n’y sera pas. Parce que derrière ses jolis cadrages et ses dialogues énergiques, Mommy est une escroquerie. Un clip vidéo interminable, esthétisant à nous faire péter la cornée et aussi creux qu’un discours de José Manuel Barroso.

Pourquoi ? Parce que Dolan s’est laissé bouffer par l’esthétisme. La vie, dans Mommy, est regardée à travers un compte Instagram : une mère qui boit, un ado ultra-violent ou des veines tranchées. Le réalisateur ne voit que des couleurs. Filtre sépia, reflet fushia, montage syncopé, Céline Dion dans le salon et un milliard d’idées à la con.

La plus commentée est aussi la plus bête : l’écran qui s’étire, passe du 4:3 au 16/9ème pour signifier (et avec quelle légèreté) l’enfermement des personnages. En plus de recycler dans l’autre sens une idée de son dernier film, Dolan se laisse happer par ses petits artifices sans finesse.

Au passage, il oublie que le cinéma, c’est d’abord la mise en scène, la coupe et le scénario. Ces derniers sont un peu laissés pour compte. Quand son héros fait du longboard les bras en l’air en criant “Libertéééé”, j’ai failli pleurer. Pas d’émotion.

Car derrière l’esbroufe, le film est loin d’être bouleversant. Parce que le rythme est foireux et les personnages peu crédibles, mais surtout parce que Dolan cherche à nous forcer la main. Dans une longue avance rapide citant (plagiant ?) ouvertement le final de la série Six Feet Under, le réalisateur parvient presque à nous avoir. Mais on ne peut jamais oublier complètement l’impression que le mec est en train d’essayer de nous vendre un truc.

Et ça fait déjà deux heures qu’il nous coupe des oignons dans l’oeil, en espérant vainement y voir une larme avant la fin. Mais pour m’émouvoir, lapin, il aurait fallu commencer par écrire une histoire qui tienne la route…

En Bref : Il ne faut pas aller voir Mommy. Même si le film est loin d’être mauvais, même s’il a plus de style et de personnalité que toutes les daubes qu’on se tape cette année et même si la prestation d’Anne Dorval est sans faute.

Malgré tout, c’est un film raté. Trop de style, pas assez de fond, trop de bruit, pas assez de fureur, et derrière les hurlements, une certaine naïveté volontariste qui anéantit le peu de force qu’avait le propos.

Non Xavier. Tu la méritais pas, cette Palme d’Or. Mais t’as du talent, alors travaille. Si j’en crois la durée de vie moyenne des Canadiens, t’as encore 56 pour essayer de la remporter.

White Bird. Dark Ado.

WHITE-BIRD-IN-A-BLIZZARD-

Faut-il aller voir White Bird ?

C’est l’histoire d’une maman qui disparaît. Papa est triste. Sa fille s’en fout. Sa fille aimerait bien s’envoyer le flic qui dirige l’affaire. Elle aimerait bien s’envoyer le pompier aussi. Et le cow-boy. Et l’indien.

De quoi parle ce film ? De l’usure du mariage (encore !), des villes de banlieue, de la concurrence mère-fille et de la naissance d’une femme… Un peu de tout. Un peu de rien. Tout est abordé, rien n’est fini. Le réalisateur s’en fout. Ce qu’il aime, c’est filmer une adolescente, qui découvre son corps, ses appétits et comment les réconcilier en portant des minijupes.

Et finalement, c’est qu’il réussit le mieux : le portrait d’une ado qui vient subitement d’être mignonne et qui découvre le sexe à tâtons. C’est tendre, gentiment trash et plutôt joli. Dans un style plus noir, plus pessimiste mais bien plus fort, Sleeping Beauty traitait du même sujet, avec infiniment plus de talent (même si le débat a saigné ici, c’est le deuxième article le plus lu de ce blog…)

Car malgré ce portrait réussi, on ne peut pas vraiment dire que Gregg Araki s’est foulé le poignet. Tout cela est cadré sans magie, étalonné à la truelle et assez pauvrement mis en scène. Couleurs pastels, père à moustache, reconstitution kitsch de l’époque et groupe d’amis en formica, tout sonne faux autour de l’héroïne. Et comme on n’y croit pas. On s’en fout un peu.

Lors d’un final pseudo-intense, le suspens tente une fragile incursion dans ce teen-movie bancal. On fronce un sourcil, presque captivés malgré la proximité de Gone Girl et sa supériorité écrasante dans le même genre et sur le même sujet. Et puis en fait non. Le réalisateur bâcle tout, faisant retomber la tension qu’il vient à peine de faire naître, comme s’il s’était fait peur à lui-même.

Plouf. La chute arrive, elle est ridicule et achève de plomber ce gentil film un peu naze. Dommage, il y avait quelque chose. Un morceau de chocolat, délicatement praliné, au milieu d’une purée de carottes.

En Bref : Il ne faut pas aller voir White Bird. Même si le film est loin d’être antipathique, raconté sur un ton assez tendre et porté par une jeune actrice talentueuse. Il y a trop de légèreté, trop de jemenfoutisme et pas assez de travail pour faire émulsionner les talents convoqués.

Et comme disait Maurice Chocolat, juste avant de devenir célèbre : “Il n’y a pas de génie. Il n’y a que du travail.” (Depuis il n’est toujours pas devenu célèbre, mais il travaille !)

Gone Girl. Gone Baby Gone.

rosamundgonegirl_640px

Faut-il aller voir Gone Girl ?

Vous trouvez vraiment que David Fincher ressemble à un réalisateur génial ?

Regardez ses petites lunettes sages, son style de pompiste endimanché et son petit bouc bien taillé. A longueur d’interview, David sourit, répond poliment aux questions, assure qu’il fait des films “pour ceux qui les financent” et semble aussi ennuyeux qu’une après-midi avec Ben Affleck. Misère.

Pourquoi l’un des plus grands génies du cinéma contemporain ressemble-t-il à une plante verte ? Ce n’est pas la question que pose cet article. Mais c’est peut-être la définition même de son art, depuis qu’il a atteint l’âge adulte.

Fini les travellings vertigineux, les caméras voltigeantes et les discours nihilistes. Après un début de carrière numérique et flippé, David Fincher a boutonné sa chemise et peigné sa mèche. Un moment, j’ai même cru qu’il était devenu relou, mangé par hollywood, fini.

Mais c’est le contraire. En arrêtant de sauter partout, Fincher est arrivé à l’os. A la moelle épinière du cinéma : une histoire en béton armée, un découpage au scalpel et un rythme au métronome. Et s’il est difficile de définir Gone Girl en quelques mots, on peut au moins dire ceci : ce film est une machine.

Parce que dés le premier plan, on est pris. Et la mécanique démarre, implacable. Ça commence comme un polar classique, magistralement écrit, extrêmement bien mis en scène, avec un joli retournement de situation. Ce pourrait être la fin, mais ce n’est que le début. Le film dévisse, il se transforme en thriller, puis en satire. D’efficace, l’histoire devient intelligente, puis elle devient brillante. Et quand la machine s’arrête, deux heures ont passé, aussi courtes que des secondes.

Et on est là sur notre siège, à secouer la tête comme les chatons des restaurants chinois. En répétant ce même mot en boucle : brillant. Tellement brillant. Tellement putain de brillant.

S’il doit en avoir un, c’est le seul défaut de Gone Girl : la perfection. Parce que tout est maîtrisé d’un bout à l’autre, il lui manque peut-être une faille. Une mauvaise réplique, une fausse note, une erreur de casting. Quelque chose d’humain, finalement.

Mais non. La fin est là. Sublime. Puissante, belle et terriblement amère. On comprend que le punk qui a fait Seven et Fight Club n’est pas rangé des voitures. Il est au sommet de son art. Avec son costume impeccable et sa montre en argent, ce n’est pas le gendre idéal. C’est le Parrain. Le Boss.

En Bref : Il faut aller voir Gone Girl. Le film donne un aperçu des sentiments que l’on éprouve en jouant aux échecs contre Kasparov. Le scénario est d’une intelligence absolue, la mise en scène lui fait honneur et la musique termine de nous enfermer dans cette effroyable machine d’acier.

Il faut aussi y aller pour découvrir Rosamund Pike. Une actrice de première classe, cantonnée jusque là aux films de seconde zone. On lui souhaite plein de petits Oscars.

Et si l’Académie parvient à enlever les morceaux de charbon qu’elle a dans les yeux, elle pourra peut-être enfin s’intéresser à David.

Saint Laurent. Yves, ange et lion.

257128.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Faut-il aller voir Saint Laurent ?

C’est l’histoire d’une paire de lunettes très célèbre qui inventait la femme moderne dans un atelier du seizième arrondissement. En ce temps-là, il y avait l’argent, la drogue et la musique. Il y avait les femmes. Il y avait les garçons. Il y avait le capitalisme aussi, avec ses gros sourcils. Et puis soudain il n’y avait plus rien. C’était fini.

Je déteste la mode et presque tous ceux qui la font (à l’exception de deux personnes, que j’aime très fort). La putain de Rive Gauche et ses putains de clubs faussement branchés, ou des moustachus méprisants se retrouvent pour taper de la coke et offrir à une petite élite fortunée l’occasion d’être branché pendant une semaine ; je les emmerde.

Mais Yves Saint Laurent je l’aime bien. Parce qu’il y avait une vraie révolution au bout de son aiguille. Parce qu’il aimait les garçons, mais aussi la femme, et parce que d’une certaine manière, il a participé à sa libération, dans un milieu qui cherche surtout à la corseter pour mieux l’assouvir.

Et malgré le portrait un peu triste qui est fait du créateur, on sent tout de même un profond respect, une tendresse pour l’artiste, qu’il est difficile de ne pas partager. L’autre réussite du film, c’est celui de se libérer au maximum des codes du biopic. On se tape quelques scènes obligatoires -le retour à l’enfance sous fond de psychologie de bazar, les robes qui défilent selon les années ou l’inévitable photo torse nu- mais tout cela est réduit à la portion congrue, et c’est ce qui sauve le film de la catastrophe inhérente au genre.

Le réalisateur, Bertrand Bonello, a décidé de faire du cinéma. Un film d’auteur même, avec tous les défauts que le genre peut comporter. On l’a compris, il évite la biographie, mais fallait-il pour autant faire l’économie d’une histoire ?

Pendant deux longues heures, Saint Laurent ne raconte rien. Il enchaîne les saynètes, plus ou moins réussies, où les mecs fument des clopes, prennent de la drogue, jouent avec le chien ou refument des clopes. Sans aucun enjeu, le film devient vite ennuyeux, ou du moins assez froid, parce qu’on ne s’attache à personne, et sûrement pas à Léa Seydoux.

Parfois bien filmé, le film demeure malgré tout assez raté visuellement. Parce que les couleurs de l’époque sont très laides, mais aussi parce que le réalisateur abuse des procédés de mise en scène : long travellings d’avant en arrière, zooms maigrichons et split-screens inutiles ; tout cela couronné par un immonde découpage de l’écran façon Mondrian, aussi ringard que les costumes de Tom Ford.

Et au service de quoi ? D’un propos un peu rance sur la mort de l’art, l’échec de l’amour et l’absurdité de la vie. A ce prix-là, j’aurais préféré un peu de lumière.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Saint Laurent. Le film est sincère, parfois courageux et pas foncièrement mauvais. Mais trop prétentieux, trop froid et trop mis en scène pour susciter la moindre émotion. Et c’est dommage, parce que la fin est excellente et Gaspard Ulliel tient le meilleur rôle de sa carrière.

Après, si vous m’assurez que ce Saint Laurent est meilleur que la précédente version à la gloire de tonton Bergé, je vous croit sur parole. Moi je n’ai pas eu le courage d’aller revoir un film avec Guillaume Galienne.

The Tribe. Mutin, mutine.

the-tribe-1594281-616x380

Faut-il aller voir The Tribe ?

Dans les pensionnats ukrainiens, l’omerta règne en maître. Et dans les pensionnats de sourds-muets ukrainiens, c’est encore pire. Ici tous les élèves semblent avoir pris la violence comme première langue et le sexe comme épreuve physique. Il y a le vol aussi, en option principale. Et le proxénétisme, mais seulement pour les bosseurs.

Mais peut-être que j’ai confondu : dans The Tribe, on ne comprend rien. Les personnages parlent avec leurs mains. Tous sourds-muets, les acteurs ne s’expriment qu’en langage des signes, mais le réalisateur a décidé de ne rien sous-titrer. La prochaine fois, il tournera le film en elfique et il filmera sans ouvrir le clapet de sa caméra. De toute façon l’art c’est pour les bourgeois.

Mais y’a-t-il quelque chose, derrière ce procédé un peu con ?

Oui. Il y a le cinéma. Du sacré cinéma même. Dans sa première moitié, le film est explosif, fourmillant d’idées, d’originalité et d’énergie. Tout est tourné en plan-séquence, chorégraphié au cordeau et joliment filmé par une steadycam très agile. Puissant, percutant, excellent.

L’histoire est celle, très classique, de la violence et de la jeunesse, le silence en plus. On pense au Kubrick d’Orange Mécanique, aux dortoirs de Full Metal Jacket et à notre propre adolescence, pour peu qu’on ait déjà été roux et malingre dans un dortoir masculin.

Une heure passe, brillante. Et les plans-séquences continuent de s’enchaîner. Il y en a 23. Mais au bout du dixième, on comprend qu’il n’y aura que ça. Du même coup, ils perdent beaucoup de leur intérêt et de leur fraîcheur. Parce que le réalisateur est un mec qui aime les procédés, au risque d’oublier le reste. Dans The Tribe, la forme n’est pas au service du fond. La forme est au service d’elle-même.

Des plans-séquences donc, parce que c’est cool. Et du sexe, cool. Et énormément de violence, parce que c’est joli. Peut-être même qu’on aime un peu ça, les jeunes adolescentes qui montent dans les camions, les crânes fendus et l’humiliation des faibles. Finalement on s’était trompé. On n’est pas chez Kubrick mais plutôt chez les imbéciles de Kourtrajmé, le talent en plus.

On est chez la force brute, celle qui ne sert à rien. Hulk avec sa gueule toute verte, qui tape sur des briques pour casser des briques. On est chez les fachos. Avec des cheveux longs, des petites lunettes, pas de bottes de cuir, mais un goût douteux pour le sombre et le dégueulasse.

Et on est pas bien.

En Bref : Il faut aller voir The Tribe. COMMENT ? Mais tu viens de dire que… Ben oui mon lapin mais c’est quand même du putain de cinoche. Parce qu’en tant qu’exercice de style, ce premier film ukrainien est impressionnant de force et de maîtrise. Techniquement, c’est excellent et hyper original. Et mettre des baffes comme ça, ce n’est pas donné à n’importe quel provocateur avec une caméra.

Malgré tout, The Tribe n’est pas un bon film. C’est un film mauvais. Parce que le fond est aussi sordide que la forme est brillante. Parce que le réalisateur se croit même obligé de vomir sur l’histoire d’amour, seule étincelle d’espoir dans ce film glacial.

Ensuite c’est à vous de voir ce que vous allez chercher au cinéma…

Leviathan. Russian Job.

4488579_3_5bef_alexei-serebriakov-dans-le-film-russe_b57c27ae63862248d2021dff04a9d012

Faut-il aller voir Leviathan ?

Le vent souffle sur les plaines de la Russie contemporaine. Kolia jette un dernier regard sur sa femme, son fils et son domaine. Vadim le maire un peu grognon est venu le chercher. Les prêtres ont décidé qu’ils mèneraient le combat dans la vallée. L’heure est venue pour lui de défendre sa terre, contre une armée de sibériens prête à croiser le fer.

Voici pour la nostalgie. (Clique  pour comprendre maman. T’avais pris des places pour qu’on aille les voir au Pavillon avec Alex mais ils avaient annulé, chienne de vie.) Mais de quoi parlons-nous ?

Nous parlons d’un film russe. Ce qui impose d’emblée le respect. En ces temps d’anti-russisme galopant, sous prétexte que leur président est un con (ce qui arrive aux meilleurs d’entre nous) j’aimerais envoyer un gros bisou virtuel à nos amis d’outre-oural. Parce que sans eux, on n’aurait jamais inventé le montage intelligent, ni les plans-séquences interminables, ni la puissance des cadrages déséquilibrés dans les paysages désertiques.

Voilà. Moi j’aime les Russes. Vive les Russes ! Coucou les Russes !

Et ça tombe bien, parce que Leviathan est russe jusqu’au bout de la pellicule. Glacialement, pesamment, puissamment russe. Le classicisme et la perfection y sont presque intimidants, comme le poids du destin qui semble écraser chacun des personnages. Pour paraphraser Eric Neuhoff, ce film donne l’impression que le cinéma est un art remontant à l’Antiquité.

Dés le départ, on est hypnotisé. Chaque plan est sublime, subtil, éclairé par une lumière caressante. Faussement fixe, la caméra joue avec les perspectives. Elle bouge, feulant lentement, comme un fauve tapi dans l’ombre. Le destin encore, qui s’apprête à frapper. Paf.

La musique s’arrête. Le soleil se lève sur un paysage magnifique. Une lumière s’allume. Aucun mot n’a été prononcé, et l’histoire nous captive déjà.

Et la voilà l’histoire, celle, presque banale de la Russie d’aujourd’hui. Ici, les hommes sont bourrés ou corrompus, mais bien souvent les deux à la fois. C’est fort, à fleur de peau, violent. Le scénario traîne un peu mais on s’en fout, le sujet principal, c’est le paysage, les carcasses de bateaux et la difficulté de trouver Dieu, dans un monde où les prêtres dînent avec des promoteurs immobiliers.

Et c’est grandiose. Un peu triste, beaucoup froid, un tout petit peu chiant. Mais grandiose quand même.

En Bref : Il faut aller voir Leviathan. C’est puissant et fort comme un shot de vodka. Solennel, sombre et sordide comme la politique de Poutine. Et beau, parfois, comme un soleil d’hiver sur Saint Pétersbourg.

Dans le genre académique, chiant, moral, et primé à Cannes, le film ressemble au pompeux Winter Sleep, lauréat de la Palme. Et pourtant, Léviathan lui est en tout point supérieur.

Pour l’instant, c’est même l’un des meilleurs films de l’année.

Mange tes morts. Pral in.

maxresdefault-2

 

Faut-il aller voir Mange tes morts ?

C’est l’histoire de la famille Dorkel qui prend le soleil au milieu d’un terrain vague. Il y a de l’herbe grillée sur le sol, de l’herbe qui grille dans les cigarettes, des saucisses qui grillent sur le grill. Et Fred, derrière les barreaux. Après 15 ans de cabane, le grand-frère retrouve la lumière du jour. Mais il n’a pas changé son fusil d’épaule : il veut tirer des lapins, conduire vite et voler des camions. C’est un Schoraveur.

On ne connaît pas les gitans. Ils nous font un peu peur. Parce qu’ils parlent différemment, parce qu’ils vivent dans un monde parallèle au nôtre et parce qu’en période de vache maigre, les hommes politiques tapent dessus pour fédérer le pays. Et c’est vrai qu’on avait pas hyper confiance dans ce mec qui venait nous proposer de réparer les chaises de la maison pendant qu’on serait au travail.

Pas sûr que le film de Jean-Charles Hue aide à lutter contre la stigmatisation des gens du voyage. En 1h40, les gitans volent de l’essence, tirent sur la police et multiplient les infractions au code de la route, de la chasse, de l’environnement et au code pénal tout court. Et pourtant, le film est une déclaration d’amour vibrante à ces cow-boys des routes départementales.

Le premier écueil d’un film sur les gitans, ça aurait été de jouer l’approche documentaire, le naturalisme béat, du cinéaste bien-pensant qui fait un tour au zoo. Le deuxième écueil, c’était le film politique, le film de gauche, naïf et niais, qui cherche à réhabiliter une communauté en pointant du doigt les méchants flics et la société raciste.

Mais Mange tes morts n’est pas un film “sur les gitans”. C’est un polar. Le reste, Jean-Charles Hue n’en a rien à secouer. Il est là pour les regards, pour l’huile et pour l’adrénaline. Sans prétention ni discours, il raconte une chevauchée folle en BMW. L’histoire de quatre fêlés qui tentent de comprendre jusqu’où on peut secouer la vie, sans risquer de la perdre. C’est le portrait d’un peuple en mouvement, qui s’adapte au monde et s’assagit, avec le regret des chevauchées fantastiques qui ont fait leur légende.

Fred revient, chez des gitans devenus sédentaires et chrétiens. Il a l’oeil fou, une force colossale et le goût passé des années qui sentaient le danger. Et on a beau savoir que cet acteur est amateur, il y a plus de feu dans son regard métallique, que sur tout le visage de Tahar Rahim. L’intensité du mec, sa tendresse et sa folie nous poursuivent longtemps après le film. Comme le reste.

L’impression d’avoir passé une soirée avec des mecs qui vivent la vie comme si le monde pouvait s’éteindre d’une minute à l’autre.

En Bref : Il faut aller voir Mange tes morts. Parce que c’est puissant et sombre comme un space-cake au poivre. Parce que le réalisateur nous immerge chez les gitans comme Scorsese en son temps chez les italiens de Brooklyn.

Et même si le film atteint parfois les limites de son budget, même si le réalisateur semble incapable de mettre en scène les personnages féminins (bon dieu, cette serveuse langoureuse). Il y a dans cette histoire quelque chose de vrai, de libre et de flamboyant qui nous donnerai presqu’en vie d’aller taper du cuivre dans des décharges.

D’ailleurs je vous laisse, mes prals m’attendent dans l’Alpina.

Elle l’adore. Elle l’aide.

ELLE+L+ADORE+PHOTO5

Faut-il aller voir Elle l’Adore ?

C’est l’histoire d’un chanteur ringard et d’une fan qui l’aime, qui l’adore, c’est fou comme elle l’aime, c’est beau comme elle l’aime ta ta ta TA TA TA TA !

Ouais donc elle planque un truc pour lui, et en échange il plisse les yeux. Y’a-t-il un mort dans le placard ? Y’a-t-il un flic sur leur piste ? Un pilote dans l’avion ?

Qui peut le dire ?

Contrairement à ce que l’affiche, le casting et l’histoire suggèrent, Elle l’adore n’est pas une comédie. Ou alors, pas seulement. Comment ça ? Un film populaire français à cheval sur deux catégories ? L’hexagone tremble, les télévisions ont dû faire un effort de courage hors du commun, pour parier sur un film qui ne rentre pas dans leurs carcans poussiéreux de merde (bâtards !).

En tout cas elles ont bien fait, car le film est réussi. Parce qu’il est un peu rigolo parfois, et plutôt intense le reste du temps. Surtout, il est largement plus fin que la concurrence nationale (dont les bandes-annonces me suffisent largement, merci). De la fan enamourée au bellâtre grisonnant, il y avait du terrain pour entasser les clichés mais, jusqu’au bout, la réalisatrice joue avec, en évitant pas mal de panneaux.

Bien-sûr, on n’échappe pas au flic dépressif et cerné, qui siphonne du café en se plaignant de ses budgets. Mais on ne peut pas vraiment dire qu’il soit tout à fait fictif. Et il faut reconnaître qu’il est joliment joué par Pascal Demolon, acteur inconnu au bataillon (celui que je commande en tout cas) mais qui cabotine comme un vrai pro.

Voilà. C’est cool. Réalisé sans galipettes visuelles, mais sans mauvais goût non plus. Pas de quoi faire un sixième paragraphe, mais largement de quoi attendre le retour de la réalisatrice. Elle s’appelle Jeanne Herry. Salut Jeanne ! Tu vas bien ? Elles sont bien tes chaussures !

En Bref : Il faut aller voir Elle l’adore. C’est bien écrit, intelligent, et malgré un académisme formel, plutôt original pour un long-métrage de cette ampleur.

A noter aussi, la partition sans faute de Sandrine Kiberlain qui, après m’avoir fait fuir dans tous les sens en zigzag à cause de quelques très mauvais rôles, trouve un deuxième souffle dans les rôles de comiques involontaires.

Sandrine, t’es redevenue cool. Et ça donne de l’espoir à Isabelle Huppert !