Whiplash. Saxo-masochisme.

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Faut-il aller voir Whiplash ?

Dans un sous-sol de Manhattan, Andrew et ses potes pratiquent la souffrance et la soumission en groupe. En guise d’accessoires, ils n’ont que des instruments. En maître de cérémonie, un professeur sadique. Et comme devise, ces quelques mots : “Si je suis mauvais, je finirai dans un groupe de rock”.

Le jazz est un monde à part. Un monde qui sent le cuir, l’alcool et le tabac froid. Un monde qu’on aimerait aimer s’il ne nous détestais pas à ce point. Mais si on ne comprend jamais la mélodie du solo, si on est infoutu de taper du pied en rythme et si on entend jamais le pianiste, c’est parce que le jazz nous parle. Que nous dit-il ?

“Tu n’as pas le niveau. Connard.”

En substance, c’est ce que le héros de ce film masochiste se prend dans la gueule pendant une heure, ça et une chaise en plastique enrobée dans une montagne d’insultes fleuries. Jeune batteur ambitieux, Andrew se fait écraser par son prof, jusqu’à devenir complètement cymbale.

Mais pourquoi tant de haine ? Pour la pédagogie. Ou plus précisément, pour donner une chance de naître au génie qui sommeille peut-être en chaque élève. Et le prof pousse ses ouailles dans le vide pour voir s’il y’en a un qui vole. S’il vole, c’est Charlie Parker. Tant pis si les autres s’écrasent, tant pis si les mômes se pendent. On ne fait pas d’omelette sans briser des vies.

Largement doltoïsé, la pédagogie moderne consiste à dérouler un tapis rouge devant chaque môme pour réveiller ses instincts tyranniques, au risque de produire une génération de petits cons. A contre-courant, immoral et largement discutable, le film raconte l’inverse, en partant du principe que le génie procède de la souffrance. Ça s’entend.

Mais Whiplash n’est ni un plaidoyer, ni un support de thèse, c’est d’abord un formidable huis-clos en conservatoire. Ultra-violent, à l’os et tendu comme une caisse-claire : c’est surtout un film formidable qui prend aux tripes et secoue ton siège. L’un des meilleurs de l’année, à quelques jours près.

En Bref : Il faut aller voir Whiplash. Pas besoin d’aimer le jazz, l’école ou la batterie. Le réalisateur n’est pas là pour parler musique, mais pour raconter un duel sans merci. Filmé comme un thriller, le concert central est un règlement de compte où chaque note est un crochet et chaque solo un combat.

Inutile de rajouter que tout cela est formidablement bien interprété, monté en cadence et musicalement irréprochable. A côté de tout ce talent, on regrette juste que l’image soit si plate.

Surtout, je regrette que mes profs ne m’aient pas torturé un peu plus. A tous les coups, s’ils m’avaient mis la pression, peut-être que moi aussi je réaliserais des films.

Timbuktu. Jihad Joe.

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Faut-il aller voir Timbuktu ?

J’avais pas envie. Vraiment pas. Faisait froid, faisait nuit. Et y’a un autre truc, moins avouable, c’est que j’avais pas envie d’aller voir un film intelligent, encore moins un film adoré par la critique et certainement pas un film étranger, c’est à dire pas américain.

Peut-être que c’est à cause de mon inconscient cinéphile, formé sur un canapé qui sent le chat, à user les mêmes VHS : pour moi, le cinéma, c’est Bruce Willis qui marche sur du verre, Keanu Reeves qui évite les balles et une chanteuse d’opéra bleue avec un caillou magique dans le ventre. Le désert, à la rigueur, mais celui de Tatouine, ou d’Indy.

Mais sûrement pas une bande de jihadistes cintrés qui vont foutre le bordel au Mali.

Et puis qu’est-ce qu’on va encore nous dire ? Que les gentils sont gentils ? Que l’extrémisme c’est pas beau ? Que le cinéma Mauritanien vient de naître ? Et moi j’avais pas du tout envie d’entendre ça ce soir-là. Et il s’est mis à pleuvoir. Et puis merde j’ai été quand même.

J’ai bien eu raison. Parce que j’avais tort sur toute la ligne. D’abord, si Timbuktu raconte effectivement l’invasion du nord-Mali par des extrémistes cramés, le film planne loin au-dessus du discours manichéen auquel on pourrait s’attendre sur un sujet aussi lourd. Plus léger, et plus profond à la fois, le scénario répond par l’absurde avec beaucoup de tendresse.

L’absurde, c’est cette bande de miliciens envoyés pour interdire la musique sublime d’une femme qui chante les louanges du prophète. La tendresse, c’est ce jeune type un peu paumé, qui tente de discourir dans une caméra, sans être foutu de se rappeler pourquoi il a choisi de faire la guerre. Il y a aussi ces jeunes en maillot qui disputent une partie de football imaginaire sur un terrain vide et sans balle, mais ça, c’est la poésie.

Car si Abderrahmane Sissako pousse un cri, ce n’est pas celui de la vengeance, du sang ou de la morale. Il pousse un cri silencieux, un cri de révolte et de pardon. Dans sa main, il ne brandit rien, sauf peut-être une caméra, braquée sur la beauté. Celle du soleil qui se couche sur un grand lac, au milieu d’un plan large sublime, celle d’une petite fille qui cherche du réseau en haut d’une dune, celle d’un père brisé qui attend l’heure du jugement sans trembler.

Je ne sais pas si le cinéma Mauritanien vient de naître. Mais je sais qu’il fallait être sacrément borgne pour laisser ce film repartir de Cannes les mains vides.

En Bref : Il faut aller voir Timbuktu. Pas parce que Télérama vous l’ordonne, pas parce que c’est cool d’aller voir un film africain, pas pour vibrer pour la cause d’un camp ou d’un autre. Il faut y aller pour la délicatesse des images, la finesse de l’humour et l’ambition de la mise en scène.

Après une journée à vous prosterner devant notre Dieu à nous, au milieu des galeries Lafayette, allez donc vous assoir dans les dunes. Et passez un joyeux Noël.

Night Call. Caméramad.

Jake Gyllenhaal plays an unscrupulous news cameraman in the thriller Nightcrawler

Faut-il aller voir Night Call ?

Lou est un dingue qui roule en Californie. Plutôt malin, mais complètement cramé, il vit la nuit, repasse le jour et passe le reste de son temps à découper des grillages. Un jour il décide de choisir la seule branche professionnelle qui convient aux noctambules schizophrènes : la télévision.

Un monde merveilleux, ou il s’agit moins de rapporter l’information que de la vendre. Un monde un peu sale, qui fait son beurre sur le gras, le moche et le dégueulasse. Un monde qui fait peur aux bourgeois pour les garder sur leur canapé et leur vendre des lave-linge. Un monde qui s’intéresse plus aux courses de Noël qu’aux otages français.

Un monde que je connais bien.

Et un monde que Night Call caricature pendant une heure et demie, avec une férocité sans égal. Jusqu’au boutiste, inconscient et absolument amoral, Lou représente les pires dérives de la télé-poubelle. La parodie est saignante, très souvent juste, même si le réalisateur en rajoute un peu trop, alors que son propos n’a pas vraiment besoin de sous-texte pour être compris.

Mais au fond, on se fout du message, est-ce que c’est un bon film ?

Oui Kevin, c’est un bête de film. Parce que dés les premières minutes, ça sent la coke, l’essence et le sang coagulé. Dans la bonne humeur, le réal nous embarque en compagnie de son héros antipathique, qu’il ne tente jamais de sauver. C’est noir, barré et très bien bien mis en scène. Lors d’une scène finale de haute-volée, le film déchire son petit budget pour faire monter la tension dans le rouge.

Tout cela est bien filmé, hyper rythmé et très souvent drôle. Surtout, c’est différent. Parce que là où tous les films, quelle que soit leur histoire, finissent toujours pas prendre le même chemin (échec, montée en puissance, amitié, réussite, love-story) Night Call prend toutes les lignes droites à l’envers. C’est déroutant, mais libérateur tant le réalisateur parvient à imposer son univers.

Un univers qui gravite autour de Jake Gylhenhaal, maigre aux cheveux gras, exorbité et encore plus génial que d’habitude. On lui pardonnerait presque d’avoir joué dans Prince of Persia.

En Bref : Il faut aller voir Night Call.Même si le marketing français fait tout pour assimiler le film à Drive (allant même jusqu’à changer le nom original), ce thriller est tout ce que la bouse prétentieuse de Winding Refn n’était pas : drôle, complètement original, mordant et bien plus intense que les thrillers qui se prennent au sérieux.

Le top 10 de fin d’année se rapproche à grands pas. Et celui-ci pourrait bien se retrouver à une jolie place.

Hunger Games 3. Lara Soft.

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Faut-il aller voir Hunger Games – La Révolte : Partie 1 ?

Je suis malade. Ça fait dix jours que je respire par la bouche, et encore, quand ça marche. Parfois je respire pas du tout, je me contente de cligner des yeux. J’aimerais être un dauphin, qui court après les vagues dans une mer bleue azur. Ou une noix de coco, qui se balance au-dessus d’une plage en sifflant les jolies filles. J’aimerais être un nénuphar, ça s’enrhume jamais un nénuphar. Ou peut-être un albatros.

Mais il y a bien une chose que je n’ai pas envie d’être, c’est l’auteur d’un blog cinéma qui doit parler de Hunger Games numéro 3.1

Je fatigue. Ça fait longtemps que j’écris ici, et j’ai déjà utilisé beaucoup de métaphores pour démonter les mecs qui confondent le cinéma avec un supermarché. A vrai dire je ne sais même pas si le film rentre dans la catégorie “Cinéma”. Les premiers à le penser semblent être ceux qui l’ont fait : car d’un bout à l’autre, Hunger Games 3 est un produit.

Pour gagner beaucoup d’argent avec la franchise, ils ont séparé le dernier épisodes en deux films distincts. Technique inaugurée avec Harry Potter, consistant à ne pas laisser partir trop vite un public que l’on considère comme une vache à lait. Sauf qu’en l’occurrence, la première partie du film ressemble à une forme obscure de télé-réalité australienne : des ados et des adultes discutent dans des couloirs.

Bon bien-sûr, il faut aussi de l’action, donc Katniss sort une fois de temps en temps pour combattre un avion de chasse avec son arc, pleurer sur un sol jonché de crânes humains ou communiquer avec des geais moqueurs en sifflant… Heureusement, à aucun moment elle ne se déguise en salade. C’est la seule chose qui manquait au film pour briller éternellement au firmament des nanards. L’acme de la mise en scène étant atteint lorsqu’une armée de rebelles commandos opère à une attaque nocturne surprise… en chantant.

Mais finalement, le plus gros échec du film n’est ni son scénario ridicule, ni sa mise en scène pathétique, mais son actrice principale. Heureuse détentrice de l’Oscar, Jennifer Lawrence profite du film pour nous montrer qu’elle maîtrise tous les codes de l’Actors Studio. Elle sait tout faire, de la crise de larmes hystérique au déferlement lacrymal, en passant par les pleurs niagaresques et le sanglot compulsif. C’est gênant. Même Philipp Seymour Hoffman semble avoir décidé de jouer faux, pour ne pas faire tache. Paix à son âme. Fallait-il être en manque pour accepter un tel cachet.

La seule chose qui aurait pu être intéressante finalement, c’est le sous-texte du film, ouvertement ironique qui critique mollement la société du spectacle et la mise en scène de l’actualité. En gros, nous serine Hunger Games, “le cinéma vous prend pour des cons”.

Nous voici convaincus.

En Bref : Il ne fait pas aller voir Hunger Games. La Révolte – Partie 1. C’est peut-être étonnant que je m’en étonne. Mais malgré le fiasco du deuxième opus, je n’arrive pas à oublier que cette série pour ados s’est ouverte sur un très bon film.

Rideau. Hollywood a repris ses droits sur la franchise. Et il y a du fric à faire. En fait, peut-être qu’il faut aller voir ce film : mieux qu’un long discours c’est une manière de contempler le spectacle effroyable de l’humanité, toujours prête à marcher sur la beauté pour courir sans relâche après l’appât du gain.

Je vous laisse, je retourne sur mon arbre.