Trois souvenirs de ma jeunesse. Ecrire, Aimer Esther.

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Faut-il aller voir Trois souvenirs de ma jeunesse ?

Paul a les cheveux bouclés et le verbe haut. Esther a la bouche en coeur et les yeux revolvers. A priori, ils n’ont rien à faire ensemble. Mais devinez quoi…

En ce moment j’essaie d’apprendre à écrire des histoires. Des américains très sûrs d’eux m’assènent que le héros doit être fascinant. Qu’il doit évoluer vers un but qui comblera ses besoins à travers l’affrontement d’un adversaire lors d’une confrontation finale.

Les étapes sont toutes obligatoires, carrées comme des tanks et huilées comme des colts. C’est vrai, grâce aux script-doctors américains, on peut sans doute écrire Il faut sauver le soldat Ryan, en tout cas, on peut écrire le titre.

Mais on n’écrira jamais un film d’Arnaud Desplechin.

A chaque étage de sa structure, Trois souvenirs de ma jeunesse déboîte tout ce qu’on croit savoir sur la construction narrative. Le héros est un paumé, qui ne sait pas où il va, ni ce qu’il veut et qui n’affronte personne. Sa confrontation finale, s’il y en a une, se joue entre lui-même et le souvenir de son premier amour.

Faussement didactiques, ses “trois souvenirs” n’ont rien à voir avec une organisation en trois actes. Le premier est une saynète horrifiante d’une minute, le deuxième est un polar pour adolescent d’un quart d’heure et le troisième est un film romantique d’une heure et demie.

Les images, les degrés de réalité et les niveaux de mise en scène se mélangent dans un gigantesque blender narratif, piloté à l’aveugle par un réalisateur ultra-sensible. Le résultat ? Un milk-shake écoeurant ?

Non John. Un smoothie. La fraîcheur absolue, la liberté totale et l’émotion, à des niveaux inégalés depuis La vie d’Adèle. Rien que ça.

Les lettres scandées de ce couple mal-assorti, les larmes d’Esther quand l’amour l’empêche de respirer, les blagues un peu ratées de Paul ado, la rage de Paul adulte… Tout dans ce film nous frappe au ventre comme nos premières histoires d’amours, forcément malheureuses mais immanquablement bouleversantes.

D’ailleurs je vous laisse, j’ai mal au ventre.

En Bref : Il faut aller voir Trois souvenirs de ma jeunesse. Bien écrit, très beau et parfaitement dirigé, c’est ce qu’on peut voir de mieux au cinéma depuis le début de l’année, et même avant.

Libre comme l’air, Desplechin mélange les tons, les registres et les époques en s’appliquant à briser toutes les règles du cinéma (jusqu’à la règle des 180 degrés, qui fait un peu saigner les yeux quand même).

“M’en branle, fanfaronne Arnaud, c’est moi le meilleur !” On aimerait le traiter de prétentieux. Mais pendant deux heures, il vient encore de nous prouver qu’il avait raison