Sherlock. Portait de l’autiste.

Benedict Cumberbatch as drunk Sherlock Holmes in BBC Sherlock Season 3 Episode 2 The Sign of Three

Faut-il se procurer légalement les trois saisons de Sherlock ?

Comment faire pour surprendre sa Juliette en lui cuisinant des coquillettes ?

C’est un peu la question qui a traversé l’esprit de Steven Moffat et Mark Gatiss avant de créer Sherlock. Comment faire pour réinventer la figure la plus recuite de la littérature anglaise ? Usé par une infinité de parodies minables, assassiné par des kilomètres de séries télé sans saveur, sali par l’adaptation stroboscopique de Guy Ritchie, le personnage de Sherlock est devenu aussi vide et insignifiant qu’un sac plastique Marks et Spencer, flottant sans conviction, sur un affluent de la Tamise.

“Sherlock Holmes…” Même le nom évoque les vêtements ringards, une affreuse odeur de pipe et des pages râpeuses et jaunies tournées en bâillant dans le grenier d’un oncle quelconque, en priant pour que les vacances d’été se terminent un jour.

Je suis lyrique. Je viens de me faire une piqure.

Conscient de ce potentiel narcoleptique, les deux showrunners ont décidé de rouler leur héros dans la coke. Sherlock est transposé dans un Londres ultra-contemporain et son univers avec : le détective porte des patchs de nicotine, fume un peu de crack à l’occasion, travaille avec la police scientifique et s’installe en colloc avec Watson, qui raconte leurs histoires sur un blog. Autour d’eux, la caméra virevolte, sans lésiner sur les effets lourdauds, les mouvements saccadés et les écritures sur l’écran.

On flippe… Lors des deux premiers épisodes, il y’a des chinois sauteurs, des tchétchènes tueurs et des dialogues caricaturaux.

Raté ?

Pas du tout. Au contraire. D’abord parce que les scénaristes ont tout compris au travail de Conan Doyle : contrairement aux adaptations sus-cités, ils n’essaient pas du tout de sauver leur personnage principal en le rendant héroïque, ou sympathique. Solitaire, méchant, égoïste, leur Sherlock est un sociopathe absolu. Coincé quelque part entre l’asperger génial et le junkie en manque, Benedict Cumberbatch justifie à lui seul que l’on regarde toute la série.

Surtout, au fil des épisodes (qui durent 90 minutes, au rythme de 3 par saison), les scénaristes affinent leur plume et la mise en scène gagne en fluidité et en intelligence. Des qualités qui culminent dans la troisième saison, où les arcs narratifs s’entrelacent et où les enquêtes et les déductions brillantes sont reléguées au deuxième plan.

Car au fond, Sherlock, c’est d’abord l’histoire de deux inadaptés sociaux et de leur amitié, qui tendrait peut-être vers l’amour, si la rectitude des conventions britanniques ne venaient pas s’interposer. Lors de l’épisode “du mariage”, la série s’élève loin au-dessus de l’intrigue policière, pour atteindre une perfection scénarisitique, aussi sensible (le discours de Sherlock) qu’hilarante (une des plus belles scènes de cuites jamais vue sur un écran).

Pendant ce temps-là, Guy Ritchie coure encore, mais je ne vais même plus me fatiguer à pirater sa page Wikipédia. J’attends la saison 4.

En Bref : Il faut se procurer légalement les trois saisons de Sherlock. La série britannique est réalisée avec une qualité croissante et parfaitement interprétée, non seulement par les acteurs principaux, mais aussi par le reste du casting, à commencer par Moriarty et Irene Adler, meilleurs méchants de l’histoire.

Humour subtil, scénarios à cinq branches et dialogues balistiques, tout dans cette série est fonction d’un logarithme népérien, où chaque épisode surpasse le précédent.

Au fond, le seul vrai défaut de Sherlock, c’est qu’au bout de trois saisons, Benedict Cumberbatch t’aura peut-être piqué ta Juliette. Virtuellement. Mais quand même.

(“Un logarithme népérien”, c’est pour me la raconter, mais en gros, c’est la bijection réciproque de la fonction exponentielle. Garde la pêche.)