Sherlock. Portait de l’autiste.

Benedict Cumberbatch as drunk Sherlock Holmes in BBC Sherlock Season 3 Episode 2 The Sign of Three

Faut-il se procurer légalement les trois saisons de Sherlock ?

Comment faire pour surprendre sa Juliette en lui cuisinant des coquillettes ?

C’est un peu la question qui a traversé l’esprit de Steven Moffat et Mark Gatiss avant de créer Sherlock. Comment faire pour réinventer la figure la plus recuite de la littérature anglaise ? Usé par une infinité de parodies minables, assassiné par des kilomètres de séries télé sans saveur, sali par l’adaptation stroboscopique de Guy Ritchie, le personnage de Sherlock est devenu aussi vide et insignifiant qu’un sac plastique Marks et Spencer, flottant sans conviction, sur un affluent de la Tamise.

“Sherlock Holmes…” Même le nom évoque les vêtements ringards, une affreuse odeur de pipe et des pages râpeuses et jaunies tournées en bâillant dans le grenier d’un oncle quelconque, en priant pour que les vacances d’été se terminent un jour.

Je suis lyrique. Je viens de me faire une piqure.

Conscient de ce potentiel narcoleptique, les deux showrunners ont décidé de rouler leur héros dans la coke. Sherlock est transposé dans un Londres ultra-contemporain et son univers avec : le détective porte des patchs de nicotine, fume un peu de crack à l’occasion, travaille avec la police scientifique et s’installe en colloc avec Watson, qui raconte leurs histoires sur un blog. Autour d’eux, la caméra virevolte, sans lésiner sur les effets lourdauds, les mouvements saccadés et les écritures sur l’écran.

On flippe… Lors des deux premiers épisodes, il y’a des chinois sauteurs, des tchétchènes tueurs et des dialogues caricaturaux.

Raté ?

Pas du tout. Au contraire. D’abord parce que les scénaristes ont tout compris au travail de Conan Doyle : contrairement aux adaptations sus-cités, ils n’essaient pas du tout de sauver leur personnage principal en le rendant héroïque, ou sympathique. Solitaire, méchant, égoïste, leur Sherlock est un sociopathe absolu. Coincé quelque part entre l’asperger génial et le junkie en manque, Benedict Cumberbatch justifie à lui seul que l’on regarde toute la série.

Surtout, au fil des épisodes (qui durent 90 minutes, au rythme de 3 par saison), les scénaristes affinent leur plume et la mise en scène gagne en fluidité et en intelligence. Des qualités qui culminent dans la troisième saison, où les arcs narratifs s’entrelacent et où les enquêtes et les déductions brillantes sont reléguées au deuxième plan.

Car au fond, Sherlock, c’est d’abord l’histoire de deux inadaptés sociaux et de leur amitié, qui tendrait peut-être vers l’amour, si la rectitude des conventions britanniques ne venaient pas s’interposer. Lors de l’épisode “du mariage”, la série s’élève loin au-dessus de l’intrigue policière, pour atteindre une perfection scénarisitique, aussi sensible (le discours de Sherlock) qu’hilarante (une des plus belles scènes de cuites jamais vue sur un écran).

Pendant ce temps-là, Guy Ritchie coure encore, mais je ne vais même plus me fatiguer à pirater sa page Wikipédia. J’attends la saison 4.

En Bref : Il faut se procurer légalement les trois saisons de Sherlock. La série britannique est réalisée avec une qualité croissante et parfaitement interprétée, non seulement par les acteurs principaux, mais aussi par le reste du casting, à commencer par Moriarty et Irene Adler, meilleurs méchants de l’histoire.

Humour subtil, scénarios à cinq branches et dialogues balistiques, tout dans cette série est fonction d’un logarithme népérien, où chaque épisode surpasse le précédent.

Au fond, le seul vrai défaut de Sherlock, c’est qu’au bout de trois saisons, Benedict Cumberbatch t’aura peut-être piqué ta Juliette. Virtuellement. Mais quand même.

(“Un logarithme népérien”, c’est pour me la raconter, mais en gros, c’est la bijection réciproque de la fonction exponentielle. Garde la pêche.)

Mr. Robot. Hack à tâton.

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Faut-il télécharger illégalement Mr. Robot ?

Salut les bipèdes !

Je me suis toujours juré que ce blog ne parlerait que de cinéma. Mais vu qu’Hollywood est en état de mort cérébrale, que le cinéma français est trop occupé à filer des rôles aux fils de ses potes, et surtout, vu que je suis infoutu de faire cent mètres sans chialer de douleur, j’ai décidé de m’intéresser au petit écran. Celui de mon ordinateur.

Je sais, j’arrive un milliard d’années après la bataille. A vrai dire, l’âge d’or des séries vient de passer. Six feet underLes Sopranos et The Wire c’est fini. Maintenant, les séries subissent les mêmes dérives qu’Hollywood aux prémisses de sa chute : prequels de merde (Fear the Walking Dead, Better Call Saul), remakes pourris (ScreamFargo, The Killing) et super-héros pétés (Dardevil, Flash).

Les poches sont pleines, les cerveaux sont vides et comme dans toute bonne entreprise rentable, l’imagination n’est plus au pouvoir.

MAIS (et j’interrompt enfin cette analyse navrante, datée et bardée de lieux communs) il y a quelques mois, une lueur est apparue dans ce naufrage annoncé. Tout le monde s’est mis à sauter sur place : une nouvelle série venait d’écraser tout le reste, malgré son nom tout naze : Mr. Robot. Si vous ne l’avez pas vue, félicitation, vous n’êtes pas un hipster.

Et c’est vrai que la bande-annonce fait saliver : univers parano, héros magnétique et images soignées… Les références clignotent en filigrane : Fight ClubOrange Mécanique ou Matrix. J’en veux !

Et pourtant, Mr. Robot est une belle gros daubasse.

Derrière le vernis cool qui l’enrobe, la série n’est construite que sur de la rhétorique révolutionnaire post-adolescente (“Pourquoi tu fais ça ?” “Pour changer le monde.”), des ficelles élimées (l’amitié-amour platonique, les hommes en noir à grosses lunettes, le jeune cadre dynamique psychopathe…) et, dans l’ensemble, un scénario qui n’arrête jamais de boiter (je sais de quoi je parle).

L’entreprise méchante s’appelle Evil Corp, le club des hackers est un acronyme de “Fuck Society” et les vilains capitalistes se retrouvent en costume dans des grandes tours de verre pour rigoler ensemble de la misère du monde. A l’exception du héros, tous les personnages sont construits sur des stéréotypes de cinq tonnes, mention spéciale pour la voisine du héros, gentille dealeuse mimi et bête comme une planche, à qui personne n’a songé à écrire une seule ligne de dialogue intéressant.

Aujourd’hui, si tu mets pas du flou partout, t’es pas un vrai réal. Sam Esmail, le Show-Runner l’a bien compris, alors il mise tout sur l’originalité de ses visuels : personnages décadrés, lumière surexposée et stylisation à outrance. C’est pas trop mal, mais à force d’inverser systématiquement tous les codes du cinéma classique (les champs-contrechamps, hideux), on finit par se demander si on regarde une série, ou l’album Instagram d’un connard qui se prend pour Salgado avec son Iphone.

Au terme de neuf épisodes laborieux, suivant un arc narratif très vague et loin d’être tendu, la chute arrive. Comme prévu, elle est prévisible, maladroite et caricaturale. Content de lui, le réal rajoute une couche d’hommage à Fight Club, quitte à rejouer les Pixies au piano.

On a compris Sam. Mais t’es à un milliard de kilomètres.

En Bref : Il ne faut pas télécharger illégalement Mr. Robot. C’est prétentieux à en crever, extrêmement mal dialogué et réalisé sans génie. Oui, l’acteur principal a un truc dans le regard et une jolie voix, mais il n’arrive pas à faire oublier l’immaturité fondamentale du scénar et la galerie de personnages secondaires ratés qui l’entoure.

Pourtant, il est indéniable que Sam Esmail a un ton particulier, et un paquet d’idées pas forcément bonnes, mais plus originales que la moyenne. Il ne lui reste plus qu’à se poser calmement et travailler sans se distraire.

Je lui conseille l’escalade.

Marguerite. Du chant sur les murs.

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Faut-il aller voir Marguerite ?

Putain.

Je viens de me fracturer le plateau tibial. Plus de marche pendant deux mois minimum. C’est peut-être la dernière critique de film que vous lisez ici avant un moment…

Et c’est peut-être mieux, parce que je vais parler des comédies françaises. Qu’est-ce que c’est ? Les comédies françaises, c’est Daniel Auteuil et François Cluzet qui font du bateau. Ils rigolent, boivent du vin et draguent des filles qui ont vingt ans de moins qu’eux (mais dont le père est acteur). Autant dire, que j’avais drôlement envie d’aller voir Marguerite.

C’est l’histoire d’une aristo qui chante faux comme un régiment de scies sauteuses. Son mari lui ment, ses amis lui sourient et tout le monde se fout de sa gueule quand elle a le dos tourné. Et le do, comme le ré, elle les a bien tournés, torsadés même. Comme mon genou, bordel.

De là, Xavier Giannoli pourrait démarrer une comédie tordante sur une comtesse tordue. On rirait de ses trilles stridentes, on la ferait moche et méchante, et on inviterai Michael Youn dans le rôle de Philémon, le valet gaffeur. Ahah.

Xavier Giannoli fait tout le contraire.

Sa soprano coloratée est une larme de pureté, le miroir immaculé d’un monde dégueulasse. Ingénue, généreuse, allumée, Marguerite chante mal mais c’est le monde autour d’elle qui est mauvais : thuriféraires, manipulateurs et hypocrites de toutes obédiences, personne n’ose lui dire la vérité, au point de lui faire croire qu’elle est brillante, et de la précipiter vers la honte.

Au centre de ce carnaval, une question faussement simple : Faut-il dire une vérité méchante ou un mensonge flatteur ? En cherchant la réponse, les personnages font face à eux-mêmes. Mentent-ils pour la protéger ? Ou simplement par lâcheté ? Et au nom de quelle courage pourrait-on retirer à cette femme sa raison de vivre ?

Encore une fois, le réalisateur pourrait en rester là : faire le portrait piquant d’une société de lâches hypocrites. Mais il va plus loin : jamais condamnés, ses personnages évoluent tous au contact de la cantatrice fausse. Moqueurs, méprisants, menteurs, ils plient le genou (eux ils peuvent) face à la beauté pure d’une passionnée. Et au final, en donnant sa vie à un art qu’elle massacre, Marguerite les sauve.

Leur émotion face à elle, la tendresse infinie avec lequel le réalisateur filme chacun de ses personnages, seraient capables de me réconcilier avec tout le cinéma français d’un coup.

Presque.

En Bref : Il faut aller voir Marguerite. Le scénario est une leçon de finesse et d’intelligence. Les stéréotypes sont écrasés sous un rouleau-compresseur de tendresse et une galerie de personnages formidables (Michel Fau et Denis Mpunga sont excellents, Catherine Frot est parfaite).

Bien-sûr, tout cela avance sans trop cahoter ni surprendre et la caméra ne se démène pas pour nous décrocher la mâchoire. En revanche, il est fort probable que vous vous pétiez le genou quelques jours après. N’oubliez pas votre carte vitale, sinon ces enculés ne vous filerons même pas de béquille.

Sicario. Cartel en tête.

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Faut-il aller voir Sicario, malgré son titre à la con ?

Kate préfère les gilets par-balle aux soutien-gorge. Sage décision, quand on casse régulièrement la porte des mafieux mexicains pour le compte du FBI. Un jour, Kate est recrutée pour une mission secrète à Ciudad Juarez, la ville la plus dangereuse du Mexique. Tellement secrète, que Kate n’a même pas le droit de savoir ce qu’elle fout là.

Et nous non plus, on ne comprend rien. Il y a des flics qui tirent sur des voitures, des voitures qui tirent sur des soldats, des flics qui tirent sur des soldats et des tas de gens qui parlent espagnol, et qui tirent en l’air, ou sur des flics, ou des soldats ou les deux.

Mais il y a pire : la plupart du temps, personne ne tire sur personne.

La prouesse du film, c’est de mettre en scène une fille qui comprend que dalle, dans un univers où il ne se passe rien. Là où Michael Bay et ses clones se contentent d’un peu de suspens avant de faire tout péter pendant une heure, le québécois Denis Villeneuve fait monter la tension et la température en permanence, sans jamais ouvrir la cocotte. Si Sicario était un film porno, Kate passerait deux heures à monter les escaliers.

Bandant.

D’autant qu’elle est incarnée par la brillante Emily Blunt. Après l’excellent Edge of Tomorrow et le formidable Looper, l’anglaise impose à nouveau sa grande gueule et ses yeux rêveurs. Forte, fragile, paumée, l’actrice porte le film, et le marcel, avec beaucoup d’élégance. Face à elle, Josh Brolin plisse les yeux et Benicio del Toro fronce les sourcils. Comme d’hab. Mais ça marche.

Quoi d’autre ? Une musique et un design sonore angoissants, et surtout une image magnifique, alternant les plans larges aux perspectives mouvantes, les jeux de reflets et de transparence avant de terminer sur une sublime scène nocturne où les silhouettes armées se dessinent à contre-jour sur un ciel rouge sang.

Pardon pour la poésie de supermarché, je travaille à la télé et je passe mes weekends au couvent.

Mais qui faut-il croire, dans un monde où tout le monde ment ? C’est la colonne vertébrale du scénario, enchevêtrement très complexe, qui ne s’embarrasse pourtant d’aucune explication interminable, pour mieux nous plonger dans la tête embrumée de son héroïne. C’est superbe pendant une heure et demie, et puis l’histoire s’alourdit un peu, entre le fromage et le dessert.

Mais bon dieu, les amuse-bouches étaient exceptionnels.

En Bref : Il faut aller voir Sicario. C’est tendu, à l’os, intelligemment écrit et très bien mis en scène. Dans son dernier plan, le film pousse un cri de rage, qui reste suspendu un moment.

Une semaine plus tard, certaines images résonnent encore : le regard un peu perdu d’Emily Blunt et la rareté de l’oxygène dans les rues de Ciudad Juarez.

Avec Incendies et Prisoners, Denis Villeneuve avait prouvé qu’il faisait monter la tension comme personne. Bonne nouvelle : cette fois, il a recruté des bons acteurs.

Youth. Les vieux dans les vieux.

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Faut-il aller voir Youth ?

J’aime tellement Sorrentino. Les premières minutes d’Il Divo et la note finale de La Grande Belleza sont imprimées au fond de ma rétine pour toujours. J’en oublie le reste, les lourdeurs, la longueur et l’énormité d’un cinéma dont la devise pourrait être “More is more”, si ce n’était pas déjà le nom d’une chanson affreuse.

Avant même d’aller voir ce dernier acte, j’avais prévu de l’aimer. Pour tout vous dire, j’avais déjà ma chute : “Les Cahiers et les Inrocks vomiront tout ce qu’ils peuvent, la vérité est simple comme une devise : tous ceux qui n’aiment Paolo Sorrentino sont des enculés”.

J’allais pas forcément la garder.

Mais en réalité, la réalité n’est jamais simple. Si c’était le cas, je serai en train de manger un tiramisu sur la Piazza Navona au coucher du soleil. Mais j’ai le dos coincé sur mon canapé et je commémore la fin du weekend avec vous.

Pour une fois, je ne vais pas jouer le suspens : Youth c’est nul à chier.

Parce que… Parce que tout. Parce qu’on a beau avoir tout le talent du monde pour accumuler les jolis cadres, les montages en musique et les travellings ambitieux, tout cela est vain sans scénario.

Et des bourgeois qui s’emmerdent en Suisse, c’est pas une histoire, Paolo, c’est le tennis français. Et c’est probablement le sujet le plus chiant de l’univers.

Et pourtant c’est ce qu’on nous raconte. Pipo et Bimbo font des blagues et des prouts au bord d’une piscine pendant cinq heures, en regardant passer les jolies filles, et en dissertant sur toutes celles qu’ils auraient aimés s’envoyer. C’est petit, plat, et saturé de clichés sur la peur de l’âge. Julia Leigh avait déjà tout dit sur le sujet dans Sleeping Beauty en plus simple, plus sombre et avec mille fois plus de force et d’originalité.

“Grand naïf, me dites-vous, que fallait-il espérer d’un film au titre aussi con ?” Du style ! Certainement, Sorrentino n’en manque pas, même s’il tourne complètement à vide. Dans son dernier tiers, Harvey Keitel -réalisateur sans inspiration, tiens donc !- pleure comme un veau devant les réincarnations des actrices de tous ses films qui se dandinent au milieu d’une prairie. De son côté, Michael Caine -compositeur acariâtre- fait beugler de la musique classique à un troupeau de vaches en agitant les doigts en l’air. Et Rachel Weisz ? Elle grimpe sur le dos d’un barbu, dans une salle d’escalade. Quelque part dans la montagne, un bonze s’élève au-dessus de son tapis.

Putain. Paolo…

Pour être sympa, je vais faire comme si j’avais oublié la scène où -en mal de provocation gratuite et d’images fortes- tu déguises Paul Dano en Hitler, juste pour le plaisir de… Je sais même pas en fait. Tu voulais dire quoi dans ton film ?

Que la vieillesse est un naufrage ? Merde. Si même toi tu déterres Charles…

En Bref : Il ne faut pas aller voir Youth. C’est un gros cheese-cake fourré au melon, une suite d’images même pas vraiment belles où on ne croise pas la queue d’un propos, ni d’une histoire. “Tu l’as baisée Gilda Black ?”, demande Pippo à Bimbo. Et il s’en rappelle plus, parce qu’on s’en fout.

Au-delà de ça, il y a quand même quelques bons dialogues, une jolie fille à poil, deux ou trois bonnes vannes et un monologue génial de Rachel Weisz.

10 minutes. Sur 2 heures. C’est pas rentable.

Dheepan. Dheep impact.

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Faut-il aller voir Deephan ?

C’est l’histoire d’un tigre dans la jungle urbaine… C’est… C’est l’histoire d’un concierge allumé… Bon. C’est une histoire pleine de… banlieue commun. Oh la la. Et si, au fond, c’était juste une histoire tamoul ?

Après tout, c’est la rentrée, les feuilles tombent, winter is coming, je vais spoiler la fin du film et t’as une chance sur deux de divorcer dans dix ans. Tu veux quoi ? De l’humour ? Mais la vie est pas drôle lapin !

C’est exactement ce que se dit Dheepan, debout au bord d’un feu de bois, ou les allume-vite ressemblent à des squelettes. “Le monde est dur, marmonne Deephan. Mais quitte à y vivre, autant le faire à Poissy”. Dont acte. Sri-Lanka, Bateau, Poissy.

Acte deux. Affublé d’une famille en toc, Dheepan trie du courrier dans une barre. Il regarde l’ombre de sa femme qui se douche, convainc sa fille d’aller à l’école et manque d’humour quand on le critique. Au fond, Dheepan est devenu un peu français.

Et en jouant la famille, la famille se prend au jeu : Dheepan tombe amoureux de sa femme, s’attache à sa fille et rigole avec son voisin. L’idée est simple, mais assez brillante. Tout cela est joliment filmé, la mise en scène est pudique et le film résonne forcément avec le parcours de tous ces migrants qui se bagarrent contre la guerre, la crise ou Nadine Morano. Une histoire poignante, si on parvient à slalomer entre les stéréotypes.

Jacques Audiard se démerde pas trop mal.

Et puis il se mange un poteau. Un gros même.

Dans sa dernière partie, Deephan décide de rendre hommage à Die Hard, dans un remake sri-lankais de La Tour de Crystal. C’est l’enfer. Pistolet au poing, Dheepan dézingue des dealers kalachnikés, en pleurnichant dans une cage d’escalier. Jamais crédible, Vincent Rottiers joue au parrain, sans avoir les épaules d’un filleul.

C’est naze. On ne sait plus vraiment ce que le film veut nous raconter. Deephan fait des trous dans une brouette, dans le désarroi le plus complet. Et on commence à regarder nos pieds, gênés.

Palme d’or ? Putain. Ils nous emmerderont vraiment jusqu’au bout ces foutus frères Coen…

En Bref : Il faut aller voir Dheepan. Ouais. Parce qu’en ce moment les vaches sont pas grosses et parce que malgré la parodie finale de Walker Texas Ranger, Jacques Audiard reste malgré tout un très bon metteur en scène. Mais par pitié, retirons lui ce flingue des mains, plus il vieillit, moins il sait s’en servir.

Quant au happy end ridicule, filmé dans des vapeurs blanches et les sourires d’enfants, c’est un peu comme la nuit où j’ai dansé tout seul avec un tabouret à La Souris Verte : on va dire que j’étais bourré et que je m’en rappelle plus.

Mission : Impossible 5. Minor Tom.

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Faut-il aller voir Mission : Impossible. Rogue Nation ?

Je n’arrive pas à commencer cet article.

D’habitude, les phrases s’écrivent toutes seules dans ma tête pendant le film. Là, j’ai juste fait des points. Des points, des virgules et des tirets. Même pas de quoi faire un smiley, quel enfer.

Qu’est-ce que j’ai pensé de MI5 ?

“..-,.-.-”

Ces problèmes de clavier mental sont courants : c’est exactement ce qui est arrivé à Christopher McQuarrie au moment d’entamer l’écriture de ce film. Il avait le t, le o, et le m. Assez pour écrire “Tom” et “Moto”. Suffisant. On peut aussi faire “Mot”, mais ça sert à rien ces trucs là.

Un peu comme Martine ou les Pom Pot’, Tom Cruise se décline dans tous les endroits du monde dans plein de positions rigolotes. Tom Cruise en avion, Tom Cruise à l’opéra, Tom Cruise sous l’eau, Tom Cruise à l’envers… Il se ballade, avec ces saynètes autour du cou, et des bracelets pleins de grosses ficelles. Mais entre les boums, il faut bien meubler, alors Tom fronce les sourcils au téléphone, brandit des faux passeports en parlant vite et tape très sérieusement sur les touches de son clavier, probablement les dialogues de la scène suivante.

“C’est le Syndicat”, il dit. Ah merde alors, le Syndicat ? Pas la CGT quand même ! “Non, ceux qui travaillent avec l’Agence. Et le ministère !” Mon Dieu ! Et l’Assureur ? “Non l’Assureur ça va. Par contre il faut se méfier de Langley.” Perfide Albion…

Comme Tom Cruise n’a pas d’humour, le scénariste l’exporte dans un personnage secondaire. Simon Pegg prend son air ahuri et le promène dans tout le film, en tapant sur des claviers et en s’inquiétant pour Tominou. Comme d’habitude, Ving Rhames vient dire coucou pour payer ses impôts jusqu’au prochain volet de la saga. Jeremy Renner est là, parce qu’après tout, pourquoi pas ?

Au milieu de ce lac de testostérone, Rebecca Ferguson fait ce qu’elle peut pour rester à la surface. Heureusement, son personnage est plutôt dynamique et un peu ambivalent. Elle est le seul intérêt du film. En même temps, il n’y a qu’un seul personnage féminin, manquerait plus que ce soit une chaise.

On s’en fout de toute façon. Comme d’habitude, les critiques peuvent s’en tirer avec des poncifs pour préserver leurs budgets pub : “Les amateurs apprécieront.” Peut-être. Si t’aime les motos qui foncent, les trucs qui explosent et les Tom qui Cruisent, tu seras content. Si t’aimes le cinéma… qu’est-ce que tu fous là ?

En Bref : Il ne faut pas aller voir Mission : Impossible. Rogue Nation. C’est ni nul, ni bien. C’est rien. Si c’était de la moutarde, je dirai qu’elle est jaune, piquante et qu’elle me monte au nez. Mais c’est un film. Un film plastique. Aussi frais et naturel que le poulet basquaise en barquette micro-ondable, qui s’ennuie près d’un rat mot au rayon-frais du Carrefour de Villedieu la Blouère.

C’est dans le Maine et Loire, les habitants y sont appelés les Théopolitains. Tu t’en fous ? Pas autant que de ce film, crois-moi.

Microbe et Gasoil. Ados, essence.

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Faut-il aller voir Microbe et Gasoil ?

On a tous été amoureux d’une fille avec un appareil dentaire. C’est bien la preuve que l’amour est aveugle. On a tous été moches au collège. On s’est tous demandés si ça durerait toute la vie. On s’est tous ennuyés sur les bancs de l’école en rêvant de partir sur la route après avoir cassé la gueule au sale con.

Et pourquoi c’était toujours le sale con qui plaisait aux filles d’ailleurs ? Hein les filles ? Pourquoi vous étiez toutes amoureuses de Kevin ? Nous on n’avait peut-être des boutons, mais au moins on ne mettait pas de gel. De toute façon, aujourd’hui, il plaît plus à grand monde, Kevin. Et nous… C’est moins pire qu’avant.

Mon psychologue est en vacances au Sri-Lanka, je me permets donc d’utiliser vos capacités d’écoute.

L’adolescence n’est pas seulement l’âge bête. C’est aussi l’âge triste, l’âge rêveur, l’âge ambitieux, romantique, apeuré, prétentieux, pathétique et amoureux. L’âge où on apprend le contraste dans les émotions. Celui où on apprend à doser l’équilibre entre la pédale d’accélération et l’embrayage, et où on n’y arrive jamais. Alors on cale, on fait des bonds, on tressaute et, tant bien que mal, on avance.

Après l’enfance naïve (La science des rêves), l’adolescence boutonneuse (Be Kind Rewind, l’horrible Green Hornet) et le sentimentalisme maladroit (The We and the I) et hystérique (L’écume des jours) on dirait que Michel Gondry à terminé sa mue. Enfant, puis ado, le voici adulte.

“Eternel enfant” écrit pourtant la presse, et il le répète lui-même. Mais non. Parce qu’il faut avoir grandi, il faut s’être apaisé, pour porter un tel regard sur l’enfance. Car si ses deux héros sont parfois pathétiques, égocentriques ou ridicules, Gondry les regarde avec une telle tendresse qu’ils deviennent fascinants, courageux et, finalement… héroïques.

Inventif, sans les trucages en toc dont le clippeur abuse régulièrement, émouvant sans être niais, et tissé de dialogues nerveux et souvent très drôles, le film ne vous rappellera pas seulement avec émotion votre adolescence de loser, il vous fera croire qu’elle était cool.

Alors que c’est pas vrai (j’ai des photos).

En Bref : Il faut aller voir Microbe et Gasoil. On n’avait pas vu Gondry à un tel niveau depuis La Science des Rêves. Intime, mélancolique et très bien écrit, le scénario est formidablement bien servi par deux acteurs encore débutants mais hypers-prometteurs.

Léger, le film ne dépasse pas son statut de glace au melon estivale. Mais d’abord, on n’aime beaucoup les glaces au melon sur ce blog, et puis c’est toujours mieux que la cocaïne.

Hein Michel ?

Victoria. Braque queen.

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Faut-il aller voir Victoria ?

A Berlin, il n’y pas que des français qui s’agitent en troupeau devant des MacBooks. Il y a aussi des barmen suédois, des Espagnols bourrés et pas mal d’Allemands. Vraiment. Quelle ville de merde.

C’est l’histoire d’une bande de bras cassés qui veulent jouer les braqueurs. C’est aussi l’histoire d’une fille au grand coeur qui joue du piano. Mais, au fond, c’est surtout l’histoire d’un allemand qui veut faire un film en un seul plan-séquence.

Il y a des films de scénaristes (tout Charlie Kaufman), des films d’artificiers (tout Michael Bay) et des films de connards (tout Guy Debord). Victoria est un film de caméraman. Dans le monde des mecs qui courent avec un steadycam à la main, Victoria est un peu comme Rodney Mullen dans le milieu du skate : à l’extérieur, personne ne sait qui sait, à l’intérieur, c’est Dieu. Surtout Rodney Mullen.

Contrairement à l’arnaque de l’annéeVictoria ne cache pas ses coupes dans des artifices de montage en carton. D’ailleurs, on est en droit de se demander ce que la monteuse fait au générique : elle n’a posé qu’un seul plan sur sa timeline. Un plan de 2h14. Soit la durée complète du tournage.

Au-delà de l’histoire (en bois), des acteurs (en béton) et du message (ambigu), il faut d’abord saluer la prouesse technique de l’ensemble. Deux heures héroïques, pendant lesquels le caméraman court dans tous les sens, ne perd jamais le point, monte sur un toit, court dans un garage et fait plusieurs aller retour en voiture, parfois sous les balles.

Face caméra, les acteurs passent de la joie alcoolisée à la terreur anxiolytique, pour terminer dans une crise de larme époustouflante. Rien que pour ça, le film mérite son Lion d’Argent, et les acteurs auraient tous mérité un prix d’interprétation (mais bon, faire la gueule au Pôle Emploi, c’est quand même plus noble).

Evidemment, au-delà, il ne reste pas grand chose : une jolie histoire d’amour tendre et téléphonée, un portrait intéressant des berlinois qui ne rentrent pas au Berghain et le parcours peu crédible d’une guerrière de la nacht.

Sehr gut. Rien de transcendant, mais sehr gut quand même.

En Bref : Il faut aller voir Victoria. Ce n’est pas le film de l’année, ça se regarde un peu exister, mais c’est ce que j’ai vu de plus vertigineux, depuis mon dernier séjour au Futuroscope. Loin des chorégraphies en toc de Gravity et Birdman, le film montre qu’on peut se servir d’un plan-séquence pour asphyxier le spectateur et se fondre dans la peau d’une héroïne.

Après, le vrai cinéma, ça reste quand même une affaire de scénario. D’ailleurs, je viens d’en terminer un avec mon copain Maurice. Nous on le trouve super.

Si t’as du fric, mon mail est sur le site. Sinon, tant pis, on le vendra à Harvey Weinstein.

Vice Versa. Cauchemar et Freud.

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Faut-il aller voir Vice-Versa ?

J’aime pas les geeks.

Et ça m’énerve de voir tous les magazines de France faire des doubles-pages sur “la revanche des nerds” comme si on était en 2004, mélangeant gaiement 4Chan, Anonymous et les fucking Cosplays, à grand renfort de “génération Y” et de “Web 2.0″.

Mais à part dans vos concepts marketing pourris et chez les sociologues approximatifs du Nouvel Obs, elle est où, la revanche des geeks ? Des ados de trente ans, à mi-chemin entre la queue de cheval et la calvitie, qui se bousculent à l’avant-première des Minions avant d’aller se finir sur un blind-test Disney dans un bar Star Wars, ça vous excite ?

Putain.

Quand j’étais jeune, en mai 1977, on prenait du LSD dans des concerts sauvages, on se perçait l’arcade sourcilière nous-même et on baisait sur des escabeaux. On était peut-être plus cons, mais on était sûrement moins niais.

J’aime pas les geeks. Alors j’ai pris mon M16 et j’ai été voir Vice-Versa, avec un rictus de bâtard et ma mauvaise foi en bandoulière. Pour être sûr de le flinguer, j’ai été le voir en VF. Le piège était tendu.

Et je suis ressorti bouleversé.

Pas seulement parce que l’animation est superbe, pas seulement parce que c’est drôle, tendre, malin et foncièrement intelligent. Mais surtout, parce que Pete Docter, le réalisateur, démarre sur un concept et le tient jusqu’au bout. Et ça, tu respectes.

On est dans la tête de Riley, et ses émotions discutent. Là où beaucoup se contenteraient d’un pitch sympa pour tisser une histoire banale, les mecs de Pixar déroulent leur métaphore pendant une heure trente, sans jamais dévier : l’organisation du système de souvenirs, d’inconscient et de matérialisation des concepts est tellement pointue qu’elle pourrait faire office de surface pédagogique pour le CNRS.

C’est brillant. Et lorsque cet outil est mis au service d’un propos hyper fin sur le passage à l’âge adulte et l’apprentissage de la mélancolie, ça devient génial. Après un petit ventre mou à mi-temps le film reprend des forces et décolle très loin au-dessus de la comédie maline, pour taquiner la beauté pure, les histoires éternelles et les sommets de l’intelligence.

Il n’y fait pas très chaud, mais on y trouve des émotions tellement hautes, qu’elles ne fondent jamais.

En Bref : Il faut aller voir Vice-Versa. Même si, comme moi, vous êtes déjà un vieux con paranoïaque, et vous considèrez Walt Disney comme un satyre qui a lavé le cerveau d’une génération. Même si vous êtes traumatisés par les princesses stridentes et les chiens hystériques. Sortez de votre caverne. Ici, on ne parle pas d’animation, mais de cinéma.

J’aime pas les geeks, pas tous, mais je crois bien qu’une poignée d’entre eux vient de nous livrer l’un des plus beaux films de l’année.

Le laisser aux enfants, ça serait offrir un Vermeer à Ray Charles.