Leviathan. Russian Job.

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Faut-il aller voir Leviathan ?

Le vent souffle sur les plaines de la Russie contemporaine. Kolia jette un dernier regard sur sa femme, son fils et son domaine. Vadim le maire un peu grognon est venu le chercher. Les prêtres ont décidé qu’ils mèneraient le combat dans la vallée. L’heure est venue pour lui de défendre sa terre, contre une armée de sibériens prête à croiser le fer.

Voici pour la nostalgie. (Clique  pour comprendre maman. T’avais pris des places pour qu’on aille les voir au Pavillon avec Alex mais ils avaient annulé, chienne de vie.) Mais de quoi parlons-nous ?

Nous parlons d’un film russe. Ce qui impose d’emblée le respect. En ces temps d’anti-russisme galopant, sous prétexte que leur président est un con (ce qui arrive aux meilleurs d’entre nous) j’aimerais envoyer un gros bisou virtuel à nos amis d’outre-oural. Parce que sans eux, on n’aurait jamais inventé le montage intelligent, ni les plans-séquences interminables, ni la puissance des cadrages déséquilibrés dans les paysages désertiques.

Voilà. Moi j’aime les Russes. Vive les Russes ! Coucou les Russes !

Et ça tombe bien, parce que Leviathan est russe jusqu’au bout de la pellicule. Glacialement, pesamment, puissamment russe. Le classicisme et la perfection y sont presque intimidants, comme le poids du destin qui semble écraser chacun des personnages. Pour paraphraser Eric Neuhoff, ce film donne l’impression que le cinéma est un art remontant à l’Antiquité.

Dés le départ, on est hypnotisé. Chaque plan est sublime, subtil, éclairé par une lumière caressante. Faussement fixe, la caméra joue avec les perspectives. Elle bouge, feulant lentement, comme un fauve tapi dans l’ombre. Le destin encore, qui s’apprête à frapper. Paf.

La musique s’arrête. Le soleil se lève sur un paysage magnifique. Une lumière s’allume. Aucun mot n’a été prononcé, et l’histoire nous captive déjà.

Et la voilà l’histoire, celle, presque banale de la Russie d’aujourd’hui. Ici, les hommes sont bourrés ou corrompus, mais bien souvent les deux à la fois. C’est fort, à fleur de peau, violent. Le scénario traîne un peu mais on s’en fout, le sujet principal, c’est le paysage, les carcasses de bateaux et la difficulté de trouver Dieu, dans un monde où les prêtres dînent avec des promoteurs immobiliers.

Et c’est grandiose. Un peu triste, beaucoup froid, un tout petit peu chiant. Mais grandiose quand même.

En Bref : Il faut aller voir Leviathan. C’est puissant et fort comme un shot de vodka. Solennel, sombre et sordide comme la politique de Poutine. Et beau, parfois, comme un soleil d’hiver sur Saint Pétersbourg.

Dans le genre académique, chiant, moral, et primé à Cannes, le film ressemble au pompeux Winter Sleep, lauréat de la Palme. Et pourtant, Léviathan lui est en tout point supérieur.

Pour l’instant, c’est même l’un des meilleurs films de l’année.

L’odyssée de Pi. Sadique Canot.

Faut-il aller voir L’odyssée de Pi ?

C’est l’histoire d’un indien qui s’appelle piscine. Un jour il se retrouve tout seul sur un canot de sauvetage avec un tigre affamé. Va-t-il mourir ? Probablement.

Ang Lee est un type étrange. Realisateur taïwanais éclectique, il fait des films internationaux en piochant dans les cultures du monde comme si c’était un village. Après les combattants mandarins (Tigre et Dragon), les Cow-boys Gays (Brokeback Mountain) et les monstres verts (Hulk), il nous raconte donc l’histoire d’un indien canadien musulman-chrétien et juif qui traverse le Pacifique avec un tigre. Soit.

Mais tout cela n’est pas très rassurant. Avec ses belles images et son gros budget (meilleur moyen d’édulcorer un propos) on pouvait craindre la grosse guimauve globalisante pseudo-philosophique, à nous faire regretter les bouquins de Coelho. Les premières images ne rassurent pas : des animaux en 3D se promènent dans le cadre sur de la musique New-Age, deux types discutent de religion dans une cuisine en Formica. C’est chaud.

Et puis ça devient beau. Travaillés comme des photos, les plans émerveillent par leurs couleurs et leur construction. Mais l’histoire n’est pas sacrifiée sur l’autel de l’esthétisme. Après un démarrage en douceur, elle devient rapidement passionnante.

Car Ang Lee la raconte avec une précision et une maîtrise parfaite. Et c’est le sel du film : aligner les péripéties fantastiques et tendre au maximum vers le merveilleux, sans jamais oublier le réalisme des situations. Et il en faut du talent pour montrer un jeune indien dresser un tigre en équilibre sur une barque, sans avoir l’air de filmer n’importe quoi.

Au-delà de ça, les amateurs d’effets spéciaux et de dressage ne refermeront pas leur mâchoire de tout le film. Les autres se contenteront de planer devant un conte poétique, intelligent et diablement original.

En Bref : Il faut aller voir L’odyssée de Pi. Parce qu’il n’y a pas assez de héros qui s’appellent Piscine, parce qu’il n’y a rien de plus apaisant que de regarder la mer pendant deux heures et parce qu’on a rien vu de similaire cette année, et qu’on est pas prêts de revoir ça au cinoche.

Car au delà de la philosophie un peu naïve et du film d’aventure hors-norme, la fin projette l’histoire dans une dimension plus profonde en s’adressant directement au spectateur.

“Si je te disais que c’était faux, est-ce que t’aimerais quand même y croire ?”, nous demande-t-elle. Et au fond c’est un peu ça le cinéma.