Victoria. Braque queen.

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Faut-il aller voir Victoria ?

A Berlin, il n’y pas que des français qui s’agitent en troupeau devant des MacBooks. Il y a aussi des barmen suédois, des Espagnols bourrés et pas mal d’Allemands. Vraiment. Quelle ville de merde.

C’est l’histoire d’une bande de bras cassés qui veulent jouer les braqueurs. C’est aussi l’histoire d’une fille au grand coeur qui joue du piano. Mais, au fond, c’est surtout l’histoire d’un allemand qui veut faire un film en un seul plan-séquence.

Il y a des films de scénaristes (tout Charlie Kaufman), des films d’artificiers (tout Michael Bay) et des films de connards (tout Guy Debord). Victoria est un film de caméraman. Dans le monde des mecs qui courent avec un steadycam à la main, Victoria est un peu comme Rodney Mullen dans le milieu du skate : à l’extérieur, personne ne sait qui sait, à l’intérieur, c’est Dieu. Surtout Rodney Mullen.

Contrairement à l’arnaque de l’annéeVictoria ne cache pas ses coupes dans des artifices de montage en carton. D’ailleurs, on est en droit de se demander ce que la monteuse fait au générique : elle n’a posé qu’un seul plan sur sa timeline. Un plan de 2h14. Soit la durée complète du tournage.

Au-delà de l’histoire (en bois), des acteurs (en béton) et du message (ambigu), il faut d’abord saluer la prouesse technique de l’ensemble. Deux heures héroïques, pendant lesquels le caméraman court dans tous les sens, ne perd jamais le point, monte sur un toit, court dans un garage et fait plusieurs aller retour en voiture, parfois sous les balles.

Face caméra, les acteurs passent de la joie alcoolisée à la terreur anxiolytique, pour terminer dans une crise de larme époustouflante. Rien que pour ça, le film mérite son Lion d’Argent, et les acteurs auraient tous mérité un prix d’interprétation (mais bon, faire la gueule au Pôle Emploi, c’est quand même plus noble).

Evidemment, au-delà, il ne reste pas grand chose : une jolie histoire d’amour tendre et téléphonée, un portrait intéressant des berlinois qui ne rentrent pas au Berghain et le parcours peu crédible d’une guerrière de la nacht.

Sehr gut. Rien de transcendant, mais sehr gut quand même.

En Bref : Il faut aller voir Victoria. Ce n’est pas le film de l’année, ça se regarde un peu exister, mais c’est ce que j’ai vu de plus vertigineux, depuis mon dernier séjour au Futuroscope. Loin des chorégraphies en toc de Gravity et Birdman, le film montre qu’on peut se servir d’un plan-séquence pour asphyxier le spectateur et se fondre dans la peau d’une héroïne.

Après, le vrai cinéma, ça reste quand même une affaire de scénario. D’ailleurs, je viens d’en terminer un avec mon copain Maurice. Nous on le trouve super.

Si t’as du fric, mon mail est sur le site. Sinon, tant pis, on le vendra à Harvey Weinstein.

Oh Boy ! Kaffee und Zigarette.

OH BOY !

Faut-il aller voir Oh Boy ! ?

Il y a des jours comme ça, où la vie fonctionne pas bien. Niko aimerait bien boire un café. Il aimerait bien retrouver son permis. Il aimerait bien retirer de l’argent. Et il aimerait bien attraper une fille normale. Mais même ça c’est trop dur.

La semaine dernière, La Grande Belleza nous donnait une leçon de quinqua-glande à l’italienne. Cette fois, c’est la version allemande du spleen trentenaire qui occupe les écrans. C’est la crise, tout est foutu, papa fait du golf et le gouvernement vire au gouffre. Alors autant aller fumer une clope à la fenêtre.

L’air perdu et l’oeil triste, Niko traîne sa mèche dans un Berlin noir et blanc, en attendant qu’il se passe un truc. Pitché comme ça, on dirait du Gus Van Sant sans sexe. Mais en fait c’est bien.

Parce que le réalisateur a compris qu’il n’arriverait pas à nous dire grand chose sur le fond du problème. Mais il en a bien observé la surface. Et il y a pas mal de poésie dans l’air hagard de ce gentil môme qui refuse de grandir. L’histoire ne vire jamais à la démonstration théorique, elle flotte, comme le héros, et nous avec.

Personne n’a démonté d’accoudoir sous la pression du suspens, mais le scénario n’ennuie presque jamais : piquantes, bien écrites et joliments mises en scène, les mésaventures de Niko sont très souvent drôles et assez fines. Un peu comme ça, le réal se moque de l’art contemporain, des films en costumes et des contrôleurs de métro avec un bon dosage de tendresse et d’ironie.

A la fin, on a toujours pas les larmes aux yeux, mais on sourit bêtement. Et on a peu moins envie de tondre les hipsters qui nous entourent.

En Bref : Il faut aller voir Oh Boy ! C’est joli, c’est rigolo et ça serait la parfaite clôture dominicale du weekend alcoolisé que vous allez vous infliger dans quatre jours à cause de Jack Lang.

En revanche, je goutte pas trop les vannes gratos sur le nazisme que le réalisateur semble vouloir accumuler. Betty pense que je ne suis “pas assez allemand” pour les comprendre.

Moi j’me trouve largement assez allemand comme ça.

Passion. Where is Brian ?

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Faut-il aller voir Passion ?

Mais qu’est-ce qu’ils ont en ce moment ? Je veux bien que ça soit la crise, tout ça, mais normalement, c’est quand on a la dalle qu’on devient créatif non ? Depuis un an, c’est le festival des titres au premier degré : AmourHitchcockLincoln et maintenant Passion. Avec un peu de chance, on aura bientôt Désir, Jalousie, Cuisine, Fourchette, Jardinage et Polochon.

C’est nul ! Imaginez la gueule d’American Beauty, si ça c’était appelé Crise conjugale. Merde quoi, faut se creuser un peu les mecs. D’autant qu’après avoir réalisé Pulsions, Obsession, Outrages et Furie, Brian de Palma n’a plus d’excuses. Bon.

C’est l’histoire d’une agence de com’ assez moche à Berlin, où il y a de la jalousie, du désir et de l’ambition. Un peu comme partout, sauf que d’habitude on les filme pas.

Que dire…

D’un bout à l’autre, Passion manque autant de finesse que son titre 15 tonnes. Comme dans un mauvais film érotique de quand on était petits sur M6, les personnages se croisent en papillonnant des paupières, respirent fort en touchant des matières et appuient leurs regards en faisant la moue pour nous signifier subtilement LE DÉSIRRRRR.

Et le désir, mes moineaux, il y en a partout. Quand Noomi Rapace regarde par la fenêtre, elle caresse son bureau face à la sensualité des nuages, quand Rachel téléphone, elle se tortille de luxure dans un porte-jartelle monop’ et la palme du stupre revient à Paul Anderson, qui ne prononce pas une phrase dans le film sans que des farandoles de bites ne se trémoussent dans son regard.

C’est débile.

Au milieu de ça, un scénario pas hyper malin tente de nous démontrer que les trahisons sont traîtres, que le désir est désirable et que la drogue drogue, dans une suite de rebondissement mous du genoux, qui servent uniquement de prétexte au jeu de regards orchestré par le réalisateur. Au final, le thriller est pas mal ficelé, mais il n’intéresse personne, puisque les spectateurs sont trop occupés à regarder les acteurs s’enterrer sous les jolis couleurs du directeur de la photo.

On commence à flipper, quand Brian passe la seconde. Après le sexe, il décide de montrer la défonce. De pataud, il devient lourd. Le chef op filme de travers en éclairant avec des rayures bleues pour bien qu’on a compris que c’est le malaise. Le réal use et abuse des sursaut, des réveils, des rêves et des variation sur l’ensemble de son oeuvre.

On est vénère. Vanné. On sort lessivé, avec l’impression d’être resté une heure et demie dans un cagibi avec un mec qui se paluche devant un portrait de lui-même.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Passion. C’est moche, kitsch, classique et vain. C’est mal joué, mal filmé, pas très bien écrit, et peuplé de réflexions affligeantes sur le désir, la vie de bureau et la guerre Apple/Samsung (oui oui).

Bien-sûr, tout cela n’empêche pas la critique de se pâmer. Mais si vous trouvez ce blog trop beauf, vous pouvez toujours faire comme l’Huma et chanter les louanges de ce “filmage ondoyant mettant en valeur les appas de ces héroïnes complexes et attirantes qui se sadisent mutuellement”.

Moi j’vais lire une bd.

Une Séparation. Perses et police.

Perse vénère

Faut-il aller voir Une Séparation ?

En Iran, un couple de classe moyenne se déchire pour de faux. Simin veut fuir le pays pour être libre, Nader veut rester pour s’occuper de son père, alors ils bluffent tous les deux. Au milieu, leur fille unique tangue. Lorsqu’un accident survient, ils se retrouvent tous face à la justice, et plus personne ne rigole.

Depuis deux semaines, tout le monde ne parle que de ce film. Ours d’or à Berlin, couvert de roses par la presse… c’était louche. Je me méfie de l’éloge critique autant que des festivals sur tapis rouge. Pour une raison obscure, les deux ont parfois tendance à célébrer des nanards prétentieux et chiants, sous le simple prétexte qu’ils sont turkmènes.

Bon, c’est vrai qu’il est héroïque de faire du cinéma aujourd’hui en Iran, mais ça ne garantit pas pour autant de bons films. Les chats persans, c’était sympatoche, mais loin d’être le chef-d’œuvre vendu par les canards. Alors quoi, on s’est encore fait avoir ?

Une Séparation raconte deux histoires. D’abord, celle d’un pays moderne rongé par la peur et la suspicion. On y sort le Coran comme un dictionnaire pour sonder les âmes et tout ce qui peut se rapprocher de l’intimité sexuelle relève du péché capital. Sous cette chape de plomb, les hommes et les femmes font comme ils peuvent pour vivre et s’arranger avec les règles.

La deuxième histoire est universelle. C’est celle d’un drame et de ses conséquences. En Iran comme ailleurs, la justice des pauvres est plus tranchante que celle des riches, la société préfère les menteurs calmes à ceux qui hurlent la vérité et tout le monde a toujours une bonne raison d’agir.

Loin du prêt-à-détester manichéen qu’on nous livre en permanence, Une Séparation ne juge jamais ses personnages. Car bien souvent, personne ne souhaite le mal, mais tout le monde cherche à se sauver. D’une précision ahurissante, et d’une très grande finesse, le scénario se contente d’analyser les petites lâchetés du quotidien, pour monter comment leur agrégation mène au drame. L’histoire qui en sort est d’une vérité troublante.

Comme dans les meilleurs films, on fait à peine attention à la caméra ou au style. Après un démarrage classique, l’histoire nous emporte jusqu’à ce que l’on oublie les sièges qui grincent et le bruit des pop-corn. Haletant, le rythme s’accélère sans cesse pour terminer sur un final bouleversant. Un cri silencieux, dont on sort à vif.

Comme disait mon frère Djos en sortant de la salle : « En fait, ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu un vrai film ».

En Bref : Il faut aller voir Une Séparation. Au-delà du tableau saisissant de la culture iranienne, on trouve une véritable leçon de cinéma et d’écriture, une tragédie minimaliste aussi intense qu’un polar et un film profondément intelligent. Tellement de talent, que j’ai oublié de parler des acteurs, qui sont tous parfaits.

C’est la fête du cinéma en ce moment. Alors faites un effort, même si l’affiche est moche et même si vous préférez les trucs avec des explosions. Vous pourriez bien voir l’un des meilleurs films de l’année.