Mia Madre. Deuil another day.

Faut-il aller voir Mia Madre ?

J’étais peinard dans mon canapé, divaguant sous codéine, en train de rater ma piqûre pour la troisième fois, lorsqu’un fantôme est venu me rendre visite. “Κρίνει φίλους ὁ καιρός”, ânonna le spectre. C’est ainsi que je reconnu l’âme errante des Cahiers du Cinéma. Vous l’avez peut-être déjà croisée : elle claudique en bégayant du grec dans le Quartier Latin depuis la mort de la Nouvelle-Vague (qui surgit tragiquement, juste après sa naissance).

“Sinistre éclopé, souffla le fantôme. Tu es en train de rater le plus grand film de l’année”. Il brandissait devant moi son magazine, où l’on pouvait discerner le classement des films les plus chiants de 2015, comme chaque année. “Le numéro 1, c’est une dinguerie”, précisa le spectre dans un nuage de Spritz et le café – il avait encore passé sa nuit à hanter le Café de Flore.

Tremblant de peur, j’essayais de garder mon sang-froid : “Tu parles du Moretti ? Un film sur la mort et le cinéma en Italie qui a fait tousser cinq critiques à Cannes ? Tu veux tuer les dix lecteurs qu’il me reste (bonjour maman !) ? Les gens s’en foutent de Nanni Moretti ! Ils veulent du James Bond ! Ils veulent du Star Wars !” Je n’allais pas me laisser impressionner par ce poltergeist ringard : chaque année il essaie de me faire voir un film d’Apichatpong Wheerasethakul.

“Même si ma jambe me permettait de marcher jusqu’au cinoche, je sais déjà ce que j’y verrais, enchaînais-je. Un film sans enjeu, où les personnages flottent un peu, sans vrai fil conducteur. L’image serait aussi plate qu’une soirée sur France 3 et les dialogues aussi mous qu’un après-midi chez Starbucks.” Le fantôme se gonfla de rage : “C’est un film bouleversant ! Poétique ! Politique ! Moretti pose les grandes questions sur la mort et le cinéma. Toute la critique a adoré ! Mêmes les social-traitres de Positif !”

“Emouvant ? Moretti ?” Je lâchais un grand rire sardonique. “Ce mec est un glaçon ! Il est trop bien élevé pour se laisser aller à filmer de l’émotion. Je parie que tes “grandes question”, c’est une femme -forcément hystérique- qui se cherche une raison de vivre, se demande à quoi sert le latin et quel est le sens du cinéma. BORING ! Moi je veux des larmes, du sang et du sperme ! Moretti, c’est du Kechiche pasteurisé.”

Gêné par ma diatribe. Le spectre s’en alla en traînant les pieds, derrière lesquels l’intégrale DVD des films de Godard roulait tant bien que mal au bout de sa chaîne. Un peu honteux d’avoir insulté mon ennemi préféré, j’ai donc pris mes béquilles à deux mains pour aller m’envoyer Mia Madre.

Ben j’avais raison.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Mia Madre. C’est élégant comme un ballet russe, c’est à dire froid, sans âme et pas vraiment mis en scène. Les acteurs sont parfaits, mais l’image est particulièrement insignifiante et on ne parvient jamais vraiment à comprendre ce que les quatre scénaristes essaient de nous dire sur le cinéma, l’amour et la mort. Rien ?

A force d’éviter les clichés, Moretti évide son film, et il n’y reste plus que des petites saynètes froides, qui font parfois sourire, mais qui ne bouleversent jamais.

Dommage, parce que ça m’a fait super mal de m’y traîner.

Youth. Les vieux dans les vieux.

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Faut-il aller voir Youth ?

J’aime tellement Sorrentino. Les premières minutes d’Il Divo et la note finale de La Grande Belleza sont imprimées au fond de ma rétine pour toujours. J’en oublie le reste, les lourdeurs, la longueur et l’énormité d’un cinéma dont la devise pourrait être “More is more”, si ce n’était pas déjà le nom d’une chanson affreuse.

Avant même d’aller voir ce dernier acte, j’avais prévu de l’aimer. Pour tout vous dire, j’avais déjà ma chute : “Les Cahiers et les Inrocks vomiront tout ce qu’ils peuvent, la vérité est simple comme une devise : tous ceux qui n’aiment Paolo Sorrentino sont des enculés”.

J’allais pas forcément la garder.

Mais en réalité, la réalité n’est jamais simple. Si c’était le cas, je serai en train de manger un tiramisu sur la Piazza Navona au coucher du soleil. Mais j’ai le dos coincé sur mon canapé et je commémore la fin du weekend avec vous.

Pour une fois, je ne vais pas jouer le suspens : Youth c’est nul à chier.

Parce que… Parce que tout. Parce qu’on a beau avoir tout le talent du monde pour accumuler les jolis cadres, les montages en musique et les travellings ambitieux, tout cela est vain sans scénario.

Et des bourgeois qui s’emmerdent en Suisse, c’est pas une histoire, Paolo, c’est le tennis français. Et c’est probablement le sujet le plus chiant de l’univers.

Et pourtant c’est ce qu’on nous raconte. Pipo et Bimbo font des blagues et des prouts au bord d’une piscine pendant cinq heures, en regardant passer les jolies filles, et en dissertant sur toutes celles qu’ils auraient aimés s’envoyer. C’est petit, plat, et saturé de clichés sur la peur de l’âge. Julia Leigh avait déjà tout dit sur le sujet dans Sleeping Beauty en plus simple, plus sombre et avec mille fois plus de force et d’originalité.

“Grand naïf, me dites-vous, que fallait-il espérer d’un film au titre aussi con ?” Du style ! Certainement, Sorrentino n’en manque pas, même s’il tourne complètement à vide. Dans son dernier tiers, Harvey Keitel -réalisateur sans inspiration, tiens donc !- pleure comme un veau devant les réincarnations des actrices de tous ses films qui se dandinent au milieu d’une prairie. De son côté, Michael Caine -compositeur acariâtre- fait beugler de la musique classique à un troupeau de vaches en agitant les doigts en l’air. Et Rachel Weisz ? Elle grimpe sur le dos d’un barbu, dans une salle d’escalade. Quelque part dans la montagne, un bonze s’élève au-dessus de son tapis.

Putain. Paolo…

Pour être sympa, je vais faire comme si j’avais oublié la scène où -en mal de provocation gratuite et d’images fortes- tu déguises Paul Dano en Hitler, juste pour le plaisir de… Je sais même pas en fait. Tu voulais dire quoi dans ton film ?

Que la vieillesse est un naufrage ? Merde. Si même toi tu déterres Charles…

En Bref : Il ne faut pas aller voir Youth. C’est un gros cheese-cake fourré au melon, une suite d’images même pas vraiment belles où on ne croise pas la queue d’un propos, ni d’une histoire. “Tu l’as baisée Gilda Black ?”, demande Pippo à Bimbo. Et il s’en rappelle plus, parce qu’on s’en fout.

Au-delà de ça, il y a quand même quelques bons dialogues, une jolie fille à poil, deux ou trois bonnes vannes et un monologue génial de Rachel Weisz.

10 minutes. Sur 2 heures. C’est pas rentable.

Dheepan. Dheep impact.

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Faut-il aller voir Deephan ?

C’est l’histoire d’un tigre dans la jungle urbaine… C’est… C’est l’histoire d’un concierge allumé… Bon. C’est une histoire pleine de… banlieue commun. Oh la la. Et si, au fond, c’était juste une histoire tamoul ?

Après tout, c’est la rentrée, les feuilles tombent, winter is coming, je vais spoiler la fin du film et t’as une chance sur deux de divorcer dans dix ans. Tu veux quoi ? De l’humour ? Mais la vie est pas drôle lapin !

C’est exactement ce que se dit Dheepan, debout au bord d’un feu de bois, ou les allume-vite ressemblent à des squelettes. “Le monde est dur, marmonne Deephan. Mais quitte à y vivre, autant le faire à Poissy”. Dont acte. Sri-Lanka, Bateau, Poissy.

Acte deux. Affublé d’une famille en toc, Dheepan trie du courrier dans une barre. Il regarde l’ombre de sa femme qui se douche, convainc sa fille d’aller à l’école et manque d’humour quand on le critique. Au fond, Dheepan est devenu un peu français.

Et en jouant la famille, la famille se prend au jeu : Dheepan tombe amoureux de sa femme, s’attache à sa fille et rigole avec son voisin. L’idée est simple, mais assez brillante. Tout cela est joliment filmé, la mise en scène est pudique et le film résonne forcément avec le parcours de tous ces migrants qui se bagarrent contre la guerre, la crise ou Nadine Morano. Une histoire poignante, si on parvient à slalomer entre les stéréotypes.

Jacques Audiard se démerde pas trop mal.

Et puis il se mange un poteau. Un gros même.

Dans sa dernière partie, Deephan décide de rendre hommage à Die Hard, dans un remake sri-lankais de La Tour de Crystal. C’est l’enfer. Pistolet au poing, Dheepan dézingue des dealers kalachnikés, en pleurnichant dans une cage d’escalier. Jamais crédible, Vincent Rottiers joue au parrain, sans avoir les épaules d’un filleul.

C’est naze. On ne sait plus vraiment ce que le film veut nous raconter. Deephan fait des trous dans une brouette, dans le désarroi le plus complet. Et on commence à regarder nos pieds, gênés.

Palme d’or ? Putain. Ils nous emmerderont vraiment jusqu’au bout ces foutus frères Coen…

En Bref : Il faut aller voir Dheepan. Ouais. Parce qu’en ce moment les vaches sont pas grosses et parce que malgré la parodie finale de Walker Texas Ranger, Jacques Audiard reste malgré tout un très bon metteur en scène. Mais par pitié, retirons lui ce flingue des mains, plus il vieillit, moins il sait s’en servir.

Quant au happy end ridicule, filmé dans des vapeurs blanches et les sourires d’enfants, c’est un peu comme la nuit où j’ai dansé tout seul avec un tabouret à La Souris Verte : on va dire que j’étais bourré et que je m’en rappelle plus.

Mad Max : Fury Road. Max et les maxillaires.

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Faut-il aller voir Mad Max : Fury Road ?

Max conduit dans le désert. Quand soudain, Max conduit dans le désert.

Mon siège était trempé, un peu visqueux. Pas étonnant, la critique bave dessus depuis un mois. Langue pendante, tout Cannes a regardé Mad Max comme un berger allemand devant un pot de confiture.

La critique ? Prosternée ? Devant un blockbuster de l’Hollywood ? Non !

Si. Mais la critique n’a pas trouvé ça cool, jouissif ou rigolo. Seules les masses trépignent devant les divertissements. La critique pense. Ça tombe bien, dans Mad Max, elle a vu un “spectacle intello”, un “blockbuster cérébral” et même “un trip postmoderne sous acide“.

C’est vrai que les anglicismes c’est branché, “postmoderne” ça sonne cool et “sous-acide” ça fait jeune. Perso, j’ai trouvé que c’était “une journey ontologique sous Nurofen”. Ça veut dire que c’était chiant et un peu idiot mais ça n’a pas fait partir ma migraine pour autant.

“Faux”, postillonne Télérama, c’est “un trip halluciné (décidément…), amoureux de tous les imaginaires !” Et ça c’est vrai : dans ses imprécations, le méchant mélange le Valhalla viking, une esthétique death metal et “Fukushima” prononcé comme une formule magique. Amoureux donc, de tous les imaginaires, surtout celui des autres.

“Mais non”, bégaie l’Express, c’est “un appel écolo” au “féminisme assumé” !

Je…

Prenons les matchs les uns après les autres.

Féministe : pourquoi pas. Surtout si on considère que pour être féministe, il faut que les femmes aient des couilles, qu’elles soient encore plus violentes que les hommes, mutiques et manchotes. Pour le reste, les femmes, ça reste quand même une bande de naïades fragiles qui tremblotent à poil dans le désert, alors que tout le monde est en armure. Amettons : Mad Max est moins misogyne que la moyenne. Pas de quoi s’épiler les sourcils.

Ecolo : comme Yann Arthus Bertrand, qui fait le tour du monde en hélicoptère pour s’enrichir en nous disant de le protéger, George Miller construit une armada de bagnoles bandantes, affiche un bilan carbone à faire pâlir un escadron de Tupolev et détruit une partie du plus vieux désert du monde. Pour nous dire quoi ? “La planète c’est cool” ?

Ferme ta braguette, George, tout le monde est gêné.

Mais parlons du film : après avoir fui dans un sens, poursuivi par des méchants à fond la caisse (dont la vitesse s’adapte aux besoins de l’histoire), Max et ses potes décident de fuir dans l’autre sens. “Mais vous étiez pas en train de fuir les méchants ?” demande le spectateur, interloqué. “Coucou”, répond George. T’auras rien d’autre.

Pour le reste, c’est de la castagne, de l’huile et du steak tartare. Les tueurs s’entretuent, les pilotent pilotent et le sable sable. Tout le monde trouve ça follement original. Moi je trouve que le monde court à sa perte.

Heureusement, le film se termine sur une blague réjouissante : le générique nous apprend qu’il a fallu trois scénaristes pour écrire le film. A l’aveuglette, un mot chacun. Pas de bol, c’était le même : désert, désert, désert.

Désert.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Mad Max : Fury Road. Malgré les cascades cools et un personnage féminin moins idiot que d’habitude, c’est con, creux, vain, vide. Et surtout très ennuyeux.

Quant au fond, se prononcer contre les machos et pour la planète, c’est pas de l’engagement, mais de l’opportunisme. Les plus gros pollueurs font pareil avant de faire des trous partout et de pactiser avec n’importe quel dictateur misogyne, pour peu qu’il ait du pétrole.

“Je dis ça je dis rien”, sourit George. Ben ouais George, tu dis rien.

Alors tais-toi.

Foxcatcher. The bros and the nose.

Foxcatcher

Faut-il aller voir Foxcatcher ?

Mark et Dave font des cabrioles dans la cave. Alors John arrive et dit : “Venez ! On va faire des cabrioles dans MA cave”. Alors ils vont dans la cave de John, parce que John a plein d’argent. Mais John est fou. Et ça c’est un problème.

Quoi qu’il arrive, t’auras du mal à avoir envie. Malgré le prix du meilleur réal à Cannes, malgré les critiques enthousiastes… On parle quand même d’une histoire de lutteurs, de médailles et d’huile de corps, réalisé par le mec qui a fait le soporifique Capote, avec l’horrible Steve Carrel, affublé d’un nez venu tout droit de l’enfer.

Quoi qu’il arrive, tu vas préférer rester dans ton canap à manger des bananes.

Mais si jamais tu te lèves, voilà ce que tu vas voir : un bête de film.

Avec le biopic, le film de sport est pourtant un genre intrinsèquement raté. De Jappeloup à Invictus en passant par les innombrables films de danse, on passe toujours par les mêmes étapes : jeune talent, échec, mentor, réussite. Le tout, inévitablement couronné par une victoire sous les violons et les hourras d’une foule en délire. Quel enfer.

Dans son genre Foxcatcher raconte aussi une histoire de limite repoussées, en faisant le portrait d’un tocard de compétition. Un énormissime minable, riche, frustré et sans talent, qui tente avec rage d’avoir un bout de médaille entre les dents. A travers lui, Bennett Miller pilonne le mythe américain de la victoire perpétuelle et le genre cinématographique qui va avec.

D’un bout à l’autre, Steve Carrel est fascinant, dans le rôle de ce vampire malveillant. Chacune de ses apparitions fait monter la tension d’un cran, jusqu’à devenir irrespirable. Face à lui, Channing Tatum et Mark Ruffalo ventilent, dans les meilleurs rôles de leurs carrières. Les dialogues sont affutés, intelligents et bien-souvent, c’est le non-dit qui parle le plus.

Faussement sobre, la mise en scène est hyper-efficace, percutante, parfois brillante. Sans faire le malin, sans tricher, Miller réussit à donner une ampleur dantesque à son histoire, jusqu’à un dénouement évident et shakespearien. C’est beau. C’est bien.

Et nous voici bouleversés par une bande de mecs à bretelles qui gigotent à quatre pattes.

En Bref : Il faut aller voir Foxcatcher. C’est du grand cinéma. Sans chaleur, sans humour mais avec une intensité étouffante, une violence sourde et un gigantesque amalgame de talents au meilleur de leur forme.

Si 2015 commence comme ça, y’aura peut-être moyen de faire un top 10 digne de ce nom dans un an…

Timbuktu. Jihad Joe.

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Faut-il aller voir Timbuktu ?

J’avais pas envie. Vraiment pas. Faisait froid, faisait nuit. Et y’a un autre truc, moins avouable, c’est que j’avais pas envie d’aller voir un film intelligent, encore moins un film adoré par la critique et certainement pas un film étranger, c’est à dire pas américain.

Peut-être que c’est à cause de mon inconscient cinéphile, formé sur un canapé qui sent le chat, à user les mêmes VHS : pour moi, le cinéma, c’est Bruce Willis qui marche sur du verre, Keanu Reeves qui évite les balles et une chanteuse d’opéra bleue avec un caillou magique dans le ventre. Le désert, à la rigueur, mais celui de Tatouine, ou d’Indy.

Mais sûrement pas une bande de jihadistes cintrés qui vont foutre le bordel au Mali.

Et puis qu’est-ce qu’on va encore nous dire ? Que les gentils sont gentils ? Que l’extrémisme c’est pas beau ? Que le cinéma Mauritanien vient de naître ? Et moi j’avais pas du tout envie d’entendre ça ce soir-là. Et il s’est mis à pleuvoir. Et puis merde j’ai été quand même.

J’ai bien eu raison. Parce que j’avais tort sur toute la ligne. D’abord, si Timbuktu raconte effectivement l’invasion du nord-Mali par des extrémistes cramés, le film planne loin au-dessus du discours manichéen auquel on pourrait s’attendre sur un sujet aussi lourd. Plus léger, et plus profond à la fois, le scénario répond par l’absurde avec beaucoup de tendresse.

L’absurde, c’est cette bande de miliciens envoyés pour interdire la musique sublime d’une femme qui chante les louanges du prophète. La tendresse, c’est ce jeune type un peu paumé, qui tente de discourir dans une caméra, sans être foutu de se rappeler pourquoi il a choisi de faire la guerre. Il y a aussi ces jeunes en maillot qui disputent une partie de football imaginaire sur un terrain vide et sans balle, mais ça, c’est la poésie.

Car si Abderrahmane Sissako pousse un cri, ce n’est pas celui de la vengeance, du sang ou de la morale. Il pousse un cri silencieux, un cri de révolte et de pardon. Dans sa main, il ne brandit rien, sauf peut-être une caméra, braquée sur la beauté. Celle du soleil qui se couche sur un grand lac, au milieu d’un plan large sublime, celle d’une petite fille qui cherche du réseau en haut d’une dune, celle d’un père brisé qui attend l’heure du jugement sans trembler.

Je ne sais pas si le cinéma Mauritanien vient de naître. Mais je sais qu’il fallait être sacrément borgne pour laisser ce film repartir de Cannes les mains vides.

En Bref : Il faut aller voir Timbuktu. Pas parce que Télérama vous l’ordonne, pas parce que c’est cool d’aller voir un film africain, pas pour vibrer pour la cause d’un camp ou d’un autre. Il faut y aller pour la délicatesse des images, la finesse de l’humour et l’ambition de la mise en scène.

Après une journée à vous prosterner devant notre Dieu à nous, au milieu des galeries Lafayette, allez donc vous assoir dans les dunes. Et passez un joyeux Noël.

Mommy. Un fils à la patte.

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Faut-il aller voir Mommy ?

Le pire qui puisse arriver à un film, c’est que personne n’en parle. Mais le deuxième fléau qui le menace, c’est que tout le monde en parle.

Depuis Cannes, la quasi-totalité de la critique française bande pour Mommy, une bonne partie de la croisette aurait bien aimé lui filer la Palme d’Or et, en quelques mois, Xavier Dolan est devenu aussi hype que la barbe épaisse et les Air Max. Lui-même semble avoir tellement aimé son film qu’il a été déçu de n’obtenir que le Prix du Jury à Cannes.

Autant dire que ce film remplit tous les critères pour se faire dézinguer en ces lieux.

Mais gardons notre sang-froid. Malgré des débuts un peu moyens et une maturité géniale mais bancale, on avait quitté le jeune québécois sur un vrai très bon film. Alors j’ai ouvert mes chacras, et j’ai rentré dans le cinéma.

La première chose qui frappe, c’est que c’est beau. Presque trop. Les images sont magnifiquement composées, très bien éclairées et saisies dans des couleurs superbes. C’est bien fait aussi. Il y a un accident, un joli tube pop de notre enfance et les dialogues sont plutôt marrants.

Merde, me dis-je, il va quand même pas se retrouver deux fois dans mon top 2014, ce foutu génie ?

Non. Il n’y sera pas. Parce que derrière ses jolis cadrages et ses dialogues énergiques, Mommy est une escroquerie. Un clip vidéo interminable, esthétisant à nous faire péter la cornée et aussi creux qu’un discours de José Manuel Barroso.

Pourquoi ? Parce que Dolan s’est laissé bouffer par l’esthétisme. La vie, dans Mommy, est regardée à travers un compte Instagram : une mère qui boit, un ado ultra-violent ou des veines tranchées. Le réalisateur ne voit que des couleurs. Filtre sépia, reflet fushia, montage syncopé, Céline Dion dans le salon et un milliard d’idées à la con.

La plus commentée est aussi la plus bête : l’écran qui s’étire, passe du 4:3 au 16/9ème pour signifier (et avec quelle légèreté) l’enfermement des personnages. En plus de recycler dans l’autre sens une idée de son dernier film, Dolan se laisse happer par ses petits artifices sans finesse.

Au passage, il oublie que le cinéma, c’est d’abord la mise en scène, la coupe et le scénario. Ces derniers sont un peu laissés pour compte. Quand son héros fait du longboard les bras en l’air en criant “Libertéééé”, j’ai failli pleurer. Pas d’émotion.

Car derrière l’esbroufe, le film est loin d’être bouleversant. Parce que le rythme est foireux et les personnages peu crédibles, mais surtout parce que Dolan cherche à nous forcer la main. Dans une longue avance rapide citant (plagiant ?) ouvertement le final de la série Six Feet Under, le réalisateur parvient presque à nous avoir. Mais on ne peut jamais oublier complètement l’impression que le mec est en train d’essayer de nous vendre un truc.

Et ça fait déjà deux heures qu’il nous coupe des oignons dans l’oeil, en espérant vainement y voir une larme avant la fin. Mais pour m’émouvoir, lapin, il aurait fallu commencer par écrire une histoire qui tienne la route…

En Bref : Il ne faut pas aller voir Mommy. Même si le film est loin d’être mauvais, même s’il a plus de style et de personnalité que toutes les daubes qu’on se tape cette année et même si la prestation d’Anne Dorval est sans faute.

Malgré tout, c’est un film raté. Trop de style, pas assez de fond, trop de bruit, pas assez de fureur, et derrière les hurlements, une certaine naïveté volontariste qui anéantit le peu de force qu’avait le propos.

Non Xavier. Tu la méritais pas, cette Palme d’Or. Mais t’as du talent, alors travaille. Si j’en crois la durée de vie moyenne des Canadiens, t’as encore 56 pour essayer de la remporter.

The Tribe. Mutin, mutine.

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Faut-il aller voir The Tribe ?

Dans les pensionnats ukrainiens, l’omerta règne en maître. Et dans les pensionnats de sourds-muets ukrainiens, c’est encore pire. Ici tous les élèves semblent avoir pris la violence comme première langue et le sexe comme épreuve physique. Il y a le vol aussi, en option principale. Et le proxénétisme, mais seulement pour les bosseurs.

Mais peut-être que j’ai confondu : dans The Tribe, on ne comprend rien. Les personnages parlent avec leurs mains. Tous sourds-muets, les acteurs ne s’expriment qu’en langage des signes, mais le réalisateur a décidé de ne rien sous-titrer. La prochaine fois, il tournera le film en elfique et il filmera sans ouvrir le clapet de sa caméra. De toute façon l’art c’est pour les bourgeois.

Mais y’a-t-il quelque chose, derrière ce procédé un peu con ?

Oui. Il y a le cinéma. Du sacré cinéma même. Dans sa première moitié, le film est explosif, fourmillant d’idées, d’originalité et d’énergie. Tout est tourné en plan-séquence, chorégraphié au cordeau et joliment filmé par une steadycam très agile. Puissant, percutant, excellent.

L’histoire est celle, très classique, de la violence et de la jeunesse, le silence en plus. On pense au Kubrick d’Orange Mécanique, aux dortoirs de Full Metal Jacket et à notre propre adolescence, pour peu qu’on ait déjà été roux et malingre dans un dortoir masculin.

Une heure passe, brillante. Et les plans-séquences continuent de s’enchaîner. Il y en a 23. Mais au bout du dixième, on comprend qu’il n’y aura que ça. Du même coup, ils perdent beaucoup de leur intérêt et de leur fraîcheur. Parce que le réalisateur est un mec qui aime les procédés, au risque d’oublier le reste. Dans The Tribe, la forme n’est pas au service du fond. La forme est au service d’elle-même.

Des plans-séquences donc, parce que c’est cool. Et du sexe, cool. Et énormément de violence, parce que c’est joli. Peut-être même qu’on aime un peu ça, les jeunes adolescentes qui montent dans les camions, les crânes fendus et l’humiliation des faibles. Finalement on s’était trompé. On n’est pas chez Kubrick mais plutôt chez les imbéciles de Kourtrajmé, le talent en plus.

On est chez la force brute, celle qui ne sert à rien. Hulk avec sa gueule toute verte, qui tape sur des briques pour casser des briques. On est chez les fachos. Avec des cheveux longs, des petites lunettes, pas de bottes de cuir, mais un goût douteux pour le sombre et le dégueulasse.

Et on est pas bien.

En Bref : Il faut aller voir The Tribe. COMMENT ? Mais tu viens de dire que… Ben oui mon lapin mais c’est quand même du putain de cinoche. Parce qu’en tant qu’exercice de style, ce premier film ukrainien est impressionnant de force et de maîtrise. Techniquement, c’est excellent et hyper original. Et mettre des baffes comme ça, ce n’est pas donné à n’importe quel provocateur avec une caméra.

Malgré tout, The Tribe n’est pas un bon film. C’est un film mauvais. Parce que le fond est aussi sordide que la forme est brillante. Parce que le réalisateur se croit même obligé de vomir sur l’histoire d’amour, seule étincelle d’espoir dans ce film glacial.

Ensuite c’est à vous de voir ce que vous allez chercher au cinéma…

Leviathan. Russian Job.

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Faut-il aller voir Leviathan ?

Le vent souffle sur les plaines de la Russie contemporaine. Kolia jette un dernier regard sur sa femme, son fils et son domaine. Vadim le maire un peu grognon est venu le chercher. Les prêtres ont décidé qu’ils mèneraient le combat dans la vallée. L’heure est venue pour lui de défendre sa terre, contre une armée de sibériens prête à croiser le fer.

Voici pour la nostalgie. (Clique  pour comprendre maman. T’avais pris des places pour qu’on aille les voir au Pavillon avec Alex mais ils avaient annulé, chienne de vie.) Mais de quoi parlons-nous ?

Nous parlons d’un film russe. Ce qui impose d’emblée le respect. En ces temps d’anti-russisme galopant, sous prétexte que leur président est un con (ce qui arrive aux meilleurs d’entre nous) j’aimerais envoyer un gros bisou virtuel à nos amis d’outre-oural. Parce que sans eux, on n’aurait jamais inventé le montage intelligent, ni les plans-séquences interminables, ni la puissance des cadrages déséquilibrés dans les paysages désertiques.

Voilà. Moi j’aime les Russes. Vive les Russes ! Coucou les Russes !

Et ça tombe bien, parce que Leviathan est russe jusqu’au bout de la pellicule. Glacialement, pesamment, puissamment russe. Le classicisme et la perfection y sont presque intimidants, comme le poids du destin qui semble écraser chacun des personnages. Pour paraphraser Eric Neuhoff, ce film donne l’impression que le cinéma est un art remontant à l’Antiquité.

Dés le départ, on est hypnotisé. Chaque plan est sublime, subtil, éclairé par une lumière caressante. Faussement fixe, la caméra joue avec les perspectives. Elle bouge, feulant lentement, comme un fauve tapi dans l’ombre. Le destin encore, qui s’apprête à frapper. Paf.

La musique s’arrête. Le soleil se lève sur un paysage magnifique. Une lumière s’allume. Aucun mot n’a été prononcé, et l’histoire nous captive déjà.

Et la voilà l’histoire, celle, presque banale de la Russie d’aujourd’hui. Ici, les hommes sont bourrés ou corrompus, mais bien souvent les deux à la fois. C’est fort, à fleur de peau, violent. Le scénario traîne un peu mais on s’en fout, le sujet principal, c’est le paysage, les carcasses de bateaux et la difficulté de trouver Dieu, dans un monde où les prêtres dînent avec des promoteurs immobiliers.

Et c’est grandiose. Un peu triste, beaucoup froid, un tout petit peu chiant. Mais grandiose quand même.

En Bref : Il faut aller voir Leviathan. C’est puissant et fort comme un shot de vodka. Solennel, sombre et sordide comme la politique de Poutine. Et beau, parfois, comme un soleil d’hiver sur Saint Pétersbourg.

Dans le genre académique, chiant, moral, et primé à Cannes, le film ressemble au pompeux Winter Sleep, lauréat de la Palme. Et pourtant, Léviathan lui est en tout point supérieur.

Pour l’instant, c’est même l’un des meilleurs films de l’année.