The Affair. Trompe la mort.

Episode 101

Faut-il acheter la première saison de The Affair en DVD ?

C’est l’histoire d’un mari exemplaire qui part à la mer chez son beau-père. Il rencontre une femme qui n’est pas sa femme. Et il la trouve jolie.

C’est l’histoire d’une femme anéantie qui fait du vélo dans la vie. Soudain elle tombe amoureuse d’un homme. Mais ce n’est pas du tout son mari.

Putain. Je vais pas y arriver.

D’habitude, je sors du cinéma avec mes punchlines en poche. Je rentre au Plaza, j’ouvre le Règne et je déroule mes petites métaphores pépouze, en grattant les oreilles de Fyodor, mon tatou domestique.

Mais une fois tous les huit mois, j’aime vraiment le film. Et c’est le drame.

Quand j’aime vraiment, je passe des heures devant une page blanche à me saouler au Cointreau. La plupart du temps, je finis sur le balcon à siffler du Sardou en pissant sur les bourgeois.

Aimer c’est trop dur.

Détester, moquer, vilipender, c’est facile, plutôt cool même. C’est cathartique, libérateur et, si j’en crois les lecteurs, c’est fédérateur. Mais aimer, c’est un peu se foutre à poil. C’est pour ça que les régimes totalitaires ont toujours bien fonctionné dans les pays du nord, comme par exemple l’Allemagne. Il y fait trop froid pour aimer bien.

Cache tes yeux, Marie-Cécile, le Règne va te montrer son zizi.

L’histoire, elle est pourtant désespérément classique : Boy meets Girl, comme toujours. Sauf que Boy et Girl sont mariés avec une Wife et un Husband. Boy a des Children et une Step-Family mortifère. Girl a des coupures sur la cuisse et des problèmes en général. La vie…

Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est ici : The Affair est la série la mieux écrite que j’ai vu depuis The Wire. C’est à dire qu’elle est assise à la droite du père, à un niveau céleste, qui fout des complexes au cinéma.

Pourtant, vous n’y trouverez aucun des petits artifices qui font le succès des séries : pas de cliffhanger à la 24h, pas de stylisme à la mode Sundance, pas de retournement surprise, quedalle. The Affair ne se bingewatch pas. On ne boit pas du Château Latour comme on engloutit du Beaujolais.

L’idée n’est pas d’en mettre plein la vue, mais de trouver la justesse. L’équilibre subtil. Le “it”. Ce truc un peu désuet, l’amour, qui renverse l’équilibre du monde sans qu’on n’y comprenne rien.

Pourquoi un papa gâteau et une épouse comblée mettent-ils leurs existences en péril ? Faut-il être dingue pour préférer une inconnue à la femme qu’on aime ? Sur ce sujet, on a tout écrit, tout dit, tout filmé. Comment faire dire “I love you” aux personnages sans sentir le violon à plein-nez ? Comment filmer pour la centième fois ce qui doit être un premier baiser ? Et comment raconter la passion, préemptée par les pubs pour le café ?

Il fallait un talent fou de dialoguiste pour réussir à nous raconter cette vieille histoire sans se planter. Et, crois-le ou non, mais lorsque la phrase sus-citée finit par enfin résonner, c’est le plus beau “I love you” que tu n’entendras jamais au cinéma. Car c’est bien là que nous sommes, même s’il n’y a pas de strapontin rouge au bord de ton canapé.

Malgré tout, une belle réplique n’est rien si elle est dite par Virginie Ledoyen. C’est là que The Affair touche au sublime : chaque acteur y campe le meilleur rôle de sa carrière. Parce que le casting est parfait, poli par deux des meilleurs acteurs de The Wire et dominé par Ruth Wilson, comédienne phénoménale, capable de faire passer une dizaine d’émotions sans dire un mot. Quand on en aura marre de filer l’oscar à Cate Blanchet, il faudra se rappeler de son nom.

On pourra aussi créditer les nombreux chefs op et réalisateurs de chacun de ces dix épisodes, dont le travail magnifie l’histoire, sans jamais chercher à se caresser le nombril. Même le générique hypnotise, rejoignant celui de True Detective dans la petite écurie des séries qui s’impriment à jamais sur la rétine. Et je ne parle pas des décors : comme n’importe quel admirateur d’Eternal Sunshine, je me mets à baver quand j’entends “Montauk”. Une plage, un phare… Qu’est-ce que tu veux ?

Voilà.

Je suis débout sur mon clavier. Tout nu. Tout le monde est gêné.

Et moi aussi, parce que je me suis fait avoir. A la fin du 9ème épisode, j’avait déjà la trompette à la main, prêt à sacrer la série comme la meilleure de tous les temps. Et j’ai pris un coup de couteau. Lourdaud, mal écrit, hypocrite et ouvrant cette histoire de moeurs vers la piste obscure du thriller, le dernier épisode a rompu le charme. Un morceau de bacon sur une robe de soie.

Tu quoque, mi scenarii. 

En Bref : Il faut te ruer sur la saison 1 de The Affair, l’offrir à tous tes potes, à ta famille, à ta Juliette et à tous ses amants. Parce que lors des nuits d’insomnies où tu te promènes dans tes histoires d’amour passées, il y a toujours de la beauté dans le moment où ton coeur s’est brisé. Une mélancolie, un nuage, sur lequel tu flotteras pendant neuf épisodes éblouissants.

L’écriture, parfaite, évoque les grands romans américains, et leurs héros amers qui soliloquent sur les plages de Long Island. The Affair ne te raconte pas d’histoire, elle t’en fait vivre une. Et elle re rappelle à quel point la vie est vivante, à quel point les larmes sont mouillées et les sourires lumineux.

Et puis… il faut bien préparer l’intrigue d’une deuxième saison. C’est là que le dixième épisode survient en hurlant, comme ton cousin Basile au nouvel an. Comme la fille de tes rêves quand elle a glissé sur la peau de banane de ta désillusion.

Merde. J’étais amoureux. Pourquoi tu m’as montré ta carte des Jeunes Pop’ ?

Gone Girl. Gone Baby Gone.

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Faut-il aller voir Gone Girl ?

Vous trouvez vraiment que David Fincher ressemble à un réalisateur génial ?

Regardez ses petites lunettes sages, son style de pompiste endimanché et son petit bouc bien taillé. A longueur d’interview, David sourit, répond poliment aux questions, assure qu’il fait des films “pour ceux qui les financent” et semble aussi ennuyeux qu’une après-midi avec Ben Affleck. Misère.

Pourquoi l’un des plus grands génies du cinéma contemporain ressemble-t-il à une plante verte ? Ce n’est pas la question que pose cet article. Mais c’est peut-être la définition même de son art, depuis qu’il a atteint l’âge adulte.

Fini les travellings vertigineux, les caméras voltigeantes et les discours nihilistes. Après un début de carrière numérique et flippé, David Fincher a boutonné sa chemise et peigné sa mèche. Un moment, j’ai même cru qu’il était devenu relou, mangé par hollywood, fini.

Mais c’est le contraire. En arrêtant de sauter partout, Fincher est arrivé à l’os. A la moelle épinière du cinéma : une histoire en béton armée, un découpage au scalpel et un rythme au métronome. Et s’il est difficile de définir Gone Girl en quelques mots, on peut au moins dire ceci : ce film est une machine.

Parce que dés le premier plan, on est pris. Et la mécanique démarre, implacable. Ça commence comme un polar classique, magistralement écrit, extrêmement bien mis en scène, avec un joli retournement de situation. Ce pourrait être la fin, mais ce n’est que le début. Le film dévisse, il se transforme en thriller, puis en satire. D’efficace, l’histoire devient intelligente, puis elle devient brillante. Et quand la machine s’arrête, deux heures ont passé, aussi courtes que des secondes.

Et on est là sur notre siège, à secouer la tête comme les chatons des restaurants chinois. En répétant ce même mot en boucle : brillant. Tellement brillant. Tellement putain de brillant.

S’il doit en avoir un, c’est le seul défaut de Gone Girl : la perfection. Parce que tout est maîtrisé d’un bout à l’autre, il lui manque peut-être une faille. Une mauvaise réplique, une fausse note, une erreur de casting. Quelque chose d’humain, finalement.

Mais non. La fin est là. Sublime. Puissante, belle et terriblement amère. On comprend que le punk qui a fait Seven et Fight Club n’est pas rangé des voitures. Il est au sommet de son art. Avec son costume impeccable et sa montre en argent, ce n’est pas le gendre idéal. C’est le Parrain. Le Boss.

En Bref : Il faut aller voir Gone Girl. Le film donne un aperçu des sentiments que l’on éprouve en jouant aux échecs contre Kasparov. Le scénario est d’une intelligence absolue, la mise en scène lui fait honneur et la musique termine de nous enfermer dans cette effroyable machine d’acier.

Il faut aussi y aller pour découvrir Rosamund Pike. Une actrice de première classe, cantonnée jusque là aux films de seconde zone. On lui souhaite plein de petits Oscars.

Et si l’Académie parvient à enlever les morceaux de charbon qu’elle a dans les yeux, elle pourra peut-être enfin s’intéresser à David.

La vie d’Adèle. Lesbien raisonnable ?

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Faut-il aller voir La vie d’Adèle. Chapitre un et deux ?

Commençons tout de suite par évacuer le buzz : les méthodes d’Abdellatif, les rancoeurs de Léa et l’amertume de Julie, c’est intéressant mais quand je suis assis dans mon siège rouge ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. La lumière éteinte, il n’y a que le film qui compte.

Il commence pas terrible.

Adèle promène son air ahuri dans un lycée qui s’ennuie. Kechiche filme son visage, puis ses yeux, ses lèvres. Adèle mange des pâtes. Adèle s’emmerde. Adèle mange un kebab. Adèle fait l’amour. Et comme tous les ados, Adèle se demande ce qu’elle fout là. Nous aussi.

Obsédé par les plans serrés, le réalisme de chaque scène et la nourriture, Kechiche commence par étouffer le spectateur. On regarde. Un peu agressés de passer notre temps dans les narines d’Adèle, mais on reste parce que tout le monde joue plutôt juste, et parce que merde, c’est la Palme d’Or.

Et puis Adèle tombe amoureuse. Et on la comprend : face à elle, pour la première fois de sa vie, Léa Seydoux joue bien. Loin des rôles de femme fatale qui ne lui vont jamais, la couverture de magazine interprète une séductrice avide et bien née. Probablement bien plus proche d’elle que les filles du peuple libérées qu’elle campe habituellement, le rôle la transcende.

Passe une scène de sexe interminable et un peu moche. Bon. Papy Kechiche se fait plaisir en nous imposant un concert de ventouse comme on en avait pas entendu depuis nos premières pelles maladroites.

Et le film commence.

Rapidement, on comprend que l’on est pas là pour la beauté du geste, la couleur des sentiments ou la richesse des cadres. On est là pour l’émotion, brutale, pure et ultra-violente. On est là pour l’amour. Pas celui du cinéma ou des poèmes à l’eau de rose, mais celui qui défonce l’estomac, qui empêche de dormir et qui fout le vertige.

Il suffit de quelques scènes pour que le procédé du réalisateur prenne tout son sens. Dés le mi-temps du film, on se fout pas mal des plan-serrés, de la bouffe ou du sexe. On est suspendu. Aux yeux d’Adèle, aux lèvres d’Emma, à leur amour, si réaliste, si juste, si incroyablement juste qu’on a l’impression de le vivre.

Dans le dernier tiers, on n’a plus conscience d’être assis dans une salle de cinéma. On est Adèle. On est amoureux, on respire à peine et il s’en est fallu de peu pour que je n’hurle pas dans la salle pour supplier Léa Seydoux de ne pas me quitter. Séparation. Retrouvailles. Tout le monde pleure et deux scènes font leur entrée dans l’histoire du cinéma.

Puis le film s’arrête là. Sublime. Au milieu d’une tornade. Et on est bien incapable d’expliquer où sont passés les trois heures qu’il était censé durer. Je ne sais toujours pas d’ailleurs. Rien que d’y penser, j’ai mal au bide.

En Bref : Il faut aller voir La vie d’Adèle. Parce qu’il y a peu d’oeuvres d’art qui peuvent se vanter de faire ressentir l’amour fou avec autant de puissance. Parce qu’Adèle Exarchopoulos méritait aussi le prix d’interprétation féminine et tous les Oscar du monde. Parce que s’il y a de la beauté quelque part dans le monde, elle est pile au milieu de l’amour et de la violence. Un plan fixe que Kechiche filme pendant trois heures, avec une sensibilité à faire chialer des aurores boréales.

La vie d’Adèle est la preuve que le septième art est plus fort que les autres. La vie d’Adèle rappelle que le terme de chef d’oeuvre n’est pas une simple coquetterie de journaliste. La vie d’Adèle fait partie des plus beaux films qu’il m’ait été donné de voir.

Et putain, j’en ai vu.

Top 10. Les meilleurs films de 2012.

Finalement, l’année aura été assez riche en cinoche, pour peu qu’on y aille trois fois par semaine. Comme d’hab, c’est à l’automne qu’on ramasse les meilleurs fruits, l’été est un désert artistique et l’année démarre mal.

Mais celle-là va bien partir : depuis le début du blog, je veux faire un best-of annuel et je suis emporté par la flemme à chaque fois, sauf aujourd’hui. Au préalable, je rappelle aux ignares qui l’ignorent que ce classement n’est pas subjectif, imparfait ou la simple expression d’un moment, mais bel est bien la vérité la plus pure qui soit, tombée du ciel pour vous pédagoger.

Néanmoins, pour cause d’Amérique Latine, il me manque deux mois de cinéma français (dont le film d’Audiard) et mon stakhanovisme général ne m’a pas permis de voir tous les films. J’attends donc vos commentaires, vos ajouts et, bien évidemment, votre indignation.

Mais n’espérez pas y trouver Holy Motors. Il est 48ème.

10. Magic Mike

Américain jusqu’au bout des tétons, lourd comme un haltère et pas vraiment fin comme un string, le film de Steven Soderbergh en a plus dans le caleçon que dans le cerveau. Mais les images déglinguent.


9. Starbuck

Un peu de guimauve, pas mal de talent et une histoire à la con. La meilleure comédie de l’année est un film québécois sur un branleur devenu papa. Original, gentil et émouvant.

 

8. Bullhead

La révélation de l’année. Un premier film poisseux et couillu. Des images obsédantes, un acteur parfait : un réalisateur est né.

7. Wrong

Du grand n’importe quoi. Eric Judor en jardinier débile, une organisation secrète de kidnappeurs de chiens, un inspecteur scatophile. Après l’électro hardcore et les pneus tueurs, Quentin Dupieux continue de tracer sa route. Et il progresse.

 

6. L’odyssée de Pi

Des images magnifiques, un conte poétique, un tigre, des suricates en pagaille… Enfin un film de noël qui fait rêver sans tartiner à coups de violons. Une perle.

 

5. Perfect sense

Personne n’a vu ce film. C’est vraiment trop con. Cette comédie romantique de la fin du monde vaut bien toute la filmographie de Meg Ryan…


4. Amour 

En arrêtant de faire la gueule, Haneke a enfin mérité sa Palme d’or. Simple, fort et juste, un film aussi beau et universel que son titre.

 


3. Looper

J’ai eu du mal à m’en remettre. Scénario, caméra, dialogues, tout est parfait dans ce gros bijou de science-fiction.

 

2.  La chasse

Une gifle, un coup de boule, un coup de genou. Thomas Vinterberg nous casse la gueule pendant une heure et demie. Du grand cinéma.


1. Oslo, 31 août

 Le plus beau film de l’année raconte un drame. Celui d’un jeune homme qui a perdu goût à la vie. En tentant de le sauver, le film nous raconte à quel point ça vaut le coup de la vivre : parce qu’il y a des filles, des copains, des vélos, des piscines, des gens. Ce n’est pas la Palme d’Or qu’il fallait lui filer, mais un prix Nobel.

Bonne année, lapins.

Vous l’aurez remarqué, cet article est enfin joli. C’est parce qu’il a reçu la participation active de Juliette. Alors soyez gentils.