Suzanne. Usée.

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Faut-il aller voir Suzanne ?

Suzanne fait des conneries. Elle saute des repas, puis des inconnus, et puis des barrières de police. Et à chaque fois, elle retombe sur les épaules de sa petite soeur et sous le regard désespéré de son père.

C’était au cinéma l’année dernière, alors je vais pas jouer le suspens. Comme l’a dit la critique et à peu près tout le monde, Suzanne est un film qui a tout pour plaire. L’actrice principale et ses partenaires sont justes d’un bout à l’autre, la réalisation est racée, la musique est belle et la lumière est douce.

Jeune espoir de la réal française, Katell Quillévéré n’est pas seulement bretonne, mais également très talentueuse et pleine de finesse. Son film parvient à survoler chaque lourdeur, chaque leçon de morale et chaque crise de larme sans trébucher. Tout est dans l’ellipse, dans l’immédiat et le non-dit.

Au milieu de son épopée, la réalisatrice atteint même quelques moments de grâce : un baiser sous un pont, d’autres, en plan très large et puis une mère un peu paumée qui marche à côté de son fils.

Chef d’oeuvre alors ? Lampions ?

Non. Parce que dans cet océan de légèreté, on manque peut-être d’un peu de terre pour s’accrocher, un peu d’humain, d’émotion même. Parce que la petite Suzanne commence par nous émouvoir, mais finit franchement par nous saouler. On ne sait pas bien où elle va et finalement, si le film fait l’éloge de sa liberté ou la dénonciation de son égoïsme.

“Les deux”, nous répondra sans doute Katell. Oui mais voilà, il faut trancher Katell. Parce qu’on ne fait pas de chefs d’oeuvre sans prendre parti. “M’en fous, rétorque Katell, j’ai fait Ciné Sup à Nantes et toi t’as pas été pris”.

T’es dure Katell.

En Bref :

Il faut aller voir Suzanne. Parce que c’est beau, intelligent et libre. Mais il manque une étincelle pour que l’histoire de cette jeune fille nous bouleverse. Sans doute parce que le personnage manque un peu trop d’humanité pour qu’on s’y attache.

Mais à coup sûr, il faut garder Katell Quillévéré à l’oeil. Comme tout le reste du casting d’ailleurs.

Ilo Ilo. Badant badant.

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Faut-il aller voir Ilo Ilo ?

Jiale est un gros relou. Comme ses parents sont trop occupés à foirer leur mariage et leurs vies professionnelles, ils engagent une nounou philippine pour se faire tyranniser à leur place.

Contrairement à ce que son nom semble indiquer, la Caméra d’or de Cannes ne récompense pas le film le mieux réalisé, mais le meilleur des premiers long-métrage. La preuve par l’image : ici la caméra est terne, sans intention, sans vrai regard, et quasiment sans inventivité. Heureusement qu’il reste l’histoire…

L’histoire, c’est le conte un peu niais et très convenu d’une jeune fille paumée qui vient remettre de l’ordre dans une famille dysfonctionelle. On ne sait pas trop pourquoi, mais après tout, elle est pauvre, mal sapée, plutôt moche et pas très fun, il faut bien qu’elle serve à quelque chose.

Bref, c’est merveilleux. La marâtre devient presque gentille, le môme devient moins con et le papa se remet à toucher sa femme (vers la fin, il lui met la main sur l’épaule, beau moment). Souvent, c’est chiant, mais il y’a quand même deux trois moments sympas, notamment autour de la maman, version singapourienne d’Helena Bonham Carter, qui joue toujours très juste.

En filigrane pas très transparent, le film traite de la crise : des mecs sautent par la fenêtre, d’autres se font virer et l’argent manque à tout le monde. La critique trouve ça passionnant.

Moi je trouve que c’est la crise.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Ilo Ilo. C’est un film mineur, mais gentil pas désagréable ni foncièrement antipathique. Mais la pauvreté de la réalisation conjuguée à l’étroitesse de l’histoire tirent en permanence vers la banalité la plus transparente.

C’est vrai que l’on ne voit pas souvent des films sur les Philippines qui s’installent à Singapour. Mais tant qu’à voir des histoires de nounous, je préfère qu’elles s’envolent par la fenêtre.

Royal Affair. Du lustre aux Lumières.

Faut-il aller voir Royal Affair ?

1770, c’est la révolution. L’Europe sombre petit à petit dans la démocratie la plus complète, sauf le Danemark et son roi fou, qui portent encore haut les valeurs de l’obscurantisme conservateur main dans la main avec l’église luthérienne. C’est sans compter l’arrivée d’une jeune reine anglaise et d’un médecin Allemand, qui vont jeter le pays dans l’ouverture et la tolérance. Décidément, ces étrangers !

Allez hop. Un petit film en costume par semestre, ça remet toujours les choses en place. Celui-ci ne déroge pas : plans fixes, violons baroques (peut-être), rythme chiant, rois fous et princesse diaphane au joli regard perdu. Tout ça ne nous rendra pas la Belgique, mais le film aborde les thèmes habituels avec un certain talent : le poids de la noblesse, la prison dorée ou le passage à l’âge adulte et celui de l’adultère.

Comme à chaque fois, les trémolos dramatiques ne lésinent pas pour souligner les tressaillements de la jolie colombe en robe nacrée. Sa rencontre avec le beau loup solitaire arrive à point nommé et, sans surprise, on semble parti pour s’emmerder tranquillement.

A deux choses près.

La première est blond, avec des lèvres chelous. Elle s’appelle Mads Mikkelsen. Moins marquant que dans La Chasse, l’acteur danois y est tout aussi juste. Face à lui, les interprètes de la jeune reine et son souverain bipolaire sont également très convaincants, chose essentielle quand les décors sont aussi figés et les corps planqués sous des kilos de tissus.

Le deuxième intérêt du film est suffisant pour le sauver du nanard Keiraknightlant en robe de soie : au-delà des peines de coeur de la reine, le vrai thème du film est politique. Une telle production pourrait se contenter d’être consensuelle et gentiment réac. Mais le scénario est une charge violente contre les conservateurs de tout poil qui luttent contre le changement avec tant d’ardeur qu’ils finissent par combattre leurs propres valeurs.

Et soudain, les amoureux révolutionnaires perdent de leur mièvrerie, pour devenir vraiment nobles.

En Bref : Il faut aller voir Royal Affair. C’est lent, classique et un poil mièvre aux entournures. Mais sur le fond, c’est bien plus couillu et rock n’roll que la plupart des Opéras savon amerloques et leurs homologues anglaises qui essoreront toute la bibliographie de Jane Austen avant de commencer à faire du cinéma.

D’ailleurs, après La Chasse et Revenge c’est le troisième film danois que je conseille. Comme quoi…

Comme quoi.

Oslo, 31 août. Joyeux Drieu.

Faut-il aller voir Oslo, 31 août ?

Alors que l’été s’éteint, Anders se désintoxique. Après six ans de cure, il revoit ses amis, quelques amours et surtout ses emmerdes. Ses anciens potes de défonce ont des maisons, des costumes et des enfants. Anders a le crâne rasé, des cernes et une montagne d’amertume sous le crâne.

Si je ne m’étais pas retrouvé tout seul au milieu de Paris lors d’une vendredi soir glacé, je ne serais jamais rentré dans la salle. Le sujet est triste, norvégien et adapté d’un roman de Drieu La Rochelle, auteur fascisant et collabo notoire. Pire, le film est porté par le caviar de la critique : Télérama, Inrocks et Cahiers, des mecs qui passent plus de temps à se relire qu’à voir des films.

Et pourtant.

Oslo 31 août est si bouleversant, qu’il est difficile d’en parler sans se perdre.

Pendant une journée, on suit la descente aux enfers d’Anders, en alternant les phases aériennes et la noirceur absolue. A travers ce périple, le film semble nous questionner sur le sens de la vie, sans jamais virer vers la métaphysique ni nous imposer une réponse toute faite et manichéenne. Malgré tout, semble-t-il dire, certaines choses sont drôlement jolies.

Sous ses apparences a priori intello casse-burne, la réalisation est rythmée, inventive et soignée : malgré une utilisation un peu abusive du flou-net (qui ravirait mes camarades de promo) et de certains effets à la mode dans le cinéma indépendant, la caméra est brillante.

Souvent elle est utilisée comme un élément de narration à part entière, comme lors d’une scène magnétique où le héros écoute les conversations de tables voisines d’un restaurant, en suivant les jolies filles du regard.

La fin se clôt sur un plan-séquence héroïque, où le talent de l’acteur principal et la beauté de la musique se conjuguent pour nous clouer au siège.

En Bref : Il faut aller voir et revoir Oslo, 31 août. Visuellement sublime, merveilleusement bien écrit et mélancolique comme une partie de billard, le film assure déjà sa place dans les films de l’année, malgré quelques lourdeurs stylistiques.

Car là où beaucoup de réalisateurs se repaissent de la misère pour nous tirer les larmes, le jeune cinéaste suédois aux manettes fait l’inverse. Comme Pierrot le fou le clamait en son temps, Oslo raconte le drame pour mieux faire une déclaration d’amour vibrante à la vie.

L’essentiel, semble nous dire le réalisateur, c’est de voir le bonheur quand on le touche du bout des doigts.