Sicario. Cartel en tête.

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Faut-il aller voir Sicario, malgré son titre à la con ?

Kate préfère les gilets par-balle aux soutien-gorge. Sage décision, quand on casse régulièrement la porte des mafieux mexicains pour le compte du FBI. Un jour, Kate est recrutée pour une mission secrète à Ciudad Juarez, la ville la plus dangereuse du Mexique. Tellement secrète, que Kate n’a même pas le droit de savoir ce qu’elle fout là.

Et nous non plus, on ne comprend rien. Il y a des flics qui tirent sur des voitures, des voitures qui tirent sur des soldats, des flics qui tirent sur des soldats et des tas de gens qui parlent espagnol, et qui tirent en l’air, ou sur des flics, ou des soldats ou les deux.

Mais il y a pire : la plupart du temps, personne ne tire sur personne.

La prouesse du film, c’est de mettre en scène une fille qui comprend que dalle, dans un univers où il ne se passe rien. Là où Michael Bay et ses clones se contentent d’un peu de suspens avant de faire tout péter pendant une heure, le québécois Denis Villeneuve fait monter la tension et la température en permanence, sans jamais ouvrir la cocotte. Si Sicario était un film porno, Kate passerait deux heures à monter les escaliers.

Bandant.

D’autant qu’elle est incarnée par la brillante Emily Blunt. Après l’excellent Edge of Tomorrow et le formidable Looper, l’anglaise impose à nouveau sa grande gueule et ses yeux rêveurs. Forte, fragile, paumée, l’actrice porte le film, et le marcel, avec beaucoup d’élégance. Face à elle, Josh Brolin plisse les yeux et Benicio del Toro fronce les sourcils. Comme d’hab. Mais ça marche.

Quoi d’autre ? Une musique et un design sonore angoissants, et surtout une image magnifique, alternant les plans larges aux perspectives mouvantes, les jeux de reflets et de transparence avant de terminer sur une sublime scène nocturne où les silhouettes armées se dessinent à contre-jour sur un ciel rouge sang.

Pardon pour la poésie de supermarché, je travaille à la télé et je passe mes weekends au couvent.

Mais qui faut-il croire, dans un monde où tout le monde ment ? C’est la colonne vertébrale du scénario, enchevêtrement très complexe, qui ne s’embarrasse pourtant d’aucune explication interminable, pour mieux nous plonger dans la tête embrumée de son héroïne. C’est superbe pendant une heure et demie, et puis l’histoire s’alourdit un peu, entre le fromage et le dessert.

Mais bon dieu, les amuse-bouches étaient exceptionnels.

En Bref : Il faut aller voir Sicario. C’est tendu, à l’os, intelligemment écrit et très bien mis en scène. Dans son dernier plan, le film pousse un cri de rage, qui reste suspendu un moment.

Une semaine plus tard, certaines images résonnent encore : le regard un peu perdu d’Emily Blunt et la rareté de l’oxygène dans les rues de Ciudad Juarez.

Avec Incendies et Prisoners, Denis Villeneuve avait prouvé qu’il faisait monter la tension comme personne. Bonne nouvelle : cette fois, il a recruté des bons acteurs.

Edge of Tomorrow. Le jour le plus long.

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Faut-il aller voir Edge of Tomorrow ?

Bill est un blaireau. Mais un blaireau gradé. Envoyé au front par erreur, il débarque en Normandie, la fleur au fusil et la bite à la main, pour se faire déboîter par des aliens. Selon toute probabilité, Bill va mourir.

Et selon toute probabilité, on va s’emmerder comme des rats morts. Comme d’habitude, Tom Cruise va faire des roulades en tirant dans tous les sens, les extra-terrestres vont exploser dans des gerbes verdâtres, l’héroïne va lui jeter des regards éperdus d’amour, pendant qu’il lui sauvera la vie toutes les deux minutes. D’une manière ou d’une autre, nos pop-corns auront le même goût que la dernière fois : le goût de la poussière et de l’ennui.

Les premières minutes du film confirment ces prédictions. Mal écrite, mal gaulée et pas hyper crédible, l’ouverture semble être un gros prétexte pour envoyer Tom Cruise faire le con sur une plage. On s’installe au fond du siège, près à avaler notre Xanax du jeudi.

Mais on ne l’avale pas.

J’aime beaucoup taper sur le ciné-fric, le systématisme du système et le néant créatif d’Hollywood. Mais derrière ses faux-airs de nanard estival, Edge of tomorrow est tout ce qu’X-Men n’était pas.

Parce qu’après 15 minutes très convenues, on comprend que les scénaristes ont une idée. Contrairement à la bande-annonce et 95% de mes confrères, je ne vous la révélerai pas. Parce que j’ai eu la chance de la découvrir en salle, et parce qu’elle est d’autant plus géniale.

Jouant sur le temps, les paradoxes et tous les clichés du genre, le réalisateur réinvente le blockbuster sans trahir ses codes. Ne t’inquiète pas Jérémy, ça veut dire qu’il y aura bien des douilles qui font “gling-gling”, des aliens qui font “FtftFtftftf” et Tom Cruise qui plisse les yeux dans le lointain. Mais pas que.

Il y aussi un héros infoutu de trouver la sécurité de son arme, une héroïne charismatique de la mort, et une troupe de personnages secondaires nettement moins plats que la moyenne. Même, un joli moment de tendresse autour d’une tasse de café dans une maison en ruine. Ce n’est pas aussi brillant et stylé que Looper mais c’est plus marrant, très malin et largement moins con qu’une interview de Godard.

Sans prévenir, sans qu’on l’ait vu venir ni qu’on parvienne à y croire vraiment, Tom Cruise a joué dans un bon film. Peut-être même le meilleur de l’été.

En Bref : Il faut aller voir Edge of Tomorrow. Parce que c’est un blockbuster haut-de-gamme, bien foutu et hyper malin. Sans sortir des codes bien polissés d’Hollywood, Doug Liman prouve que l’on peut réussir à faire du bon divertissement sans prendre les spectateurs pour des brebis.

On en regretterai presque le manque d’ambition finale : l’idée ouvre tellement de pistes intéressantes que, pour une fois, on a presque envie de demander à Hollywood de faire une suite.

Comme quoi, le Syndicat des petits moguls rigolos a été entendu.

Looper. Bruce tout puissant.

 

Faut-il aller voir Looper ?

Voilà à quoi ressemblerait le cinéma américain si les producteurs avaient des couilles.

Ne fuyez pas, amateurs de blockbusters. Il s’agit pas de vous asséner des dialogues imbitables, des références prétentieuses et des sous-titres de quatre lignes. Vous aurez le pack habituel : des flingues, des gonzesses, des explosions et de la drogue.

En prime, Looper se permet juste d’ajouter des éléments que l’on avait pas vu à Hollywood depuis Blade Runner : des acteurs géniaux, une caméra brillante et un putain de scénario.

Le futur est crade. L’histoire parle de boucles, d’amour et de vengeance. Et je m’arrête la, parce qu’il vaut mieux y aller sans rien savoir.

Pour le reste, les mots me manquent. Comme si l’ont avait filé un cerveau ET un gros budget à un même cinéaste (normalement c’est l’un où l’autre). Le futur est sombre donc, mais surtout crédible et intelligent. Les barrières sociales ont grandies à mesure que les frontières géographiques se rapprochaient. La violence est omniprésente, mais l’histoire va plus loin.

Pour une fois dans un film yankee, on ne devine pas la fin dés le début. Le scénario nous promène, nous paume et nous laisse deviner pas mal de trucs. Filmées avec une grâce sans pareille, les premières minutes du film ravivent une vielle flamme dans le ventre de tous les amateurs de sf. Une odeur de souffre qu’on avait pas beaucoup sentie depuis Matrix.

Dark City, Brazil, l’Armée des douzes singes… Les références s’accumulent car le film se place instantanément sur l’étagère réduite des dvds qu’on achètera encore. L’intrigue posée, l’action commence. Elle est percutante sans être assourdissante. Entre les parties de flingues, le réalisateur ne se gêne pas pour assoir ses personnages et les faire discuter pendant dix minutes.

Plus rare encore, “la fille” est le contraire absolu d’un faire-valoir en talons aiguilles et en plus elle coupe du bois. Et puis il y a les lumières, les cadres et la chute. Trop pour tenir dans ce billet. Mais tout est magistral. Allez, c’est vrai que le rythme faiblit un poil dans le dernier tiers, mais il permet de donner de la profondeur aux personnages.

Et merde, si vous avez un minimum d’affection pour la science-fiction et une once de respect pour ce blog, allez-voir ce film ou je me cloue les deux mains sur le clavier.

En bref : Il faut aller voir Looper. Putain de merde. C’est le meilleur film que j’ai vu depuis Polisse et Oslo 31 Août. Et probablement le meilleur film de l’année.

Évidemment, vous allez être déçus, penser que je vous l’ai survendu et revenir ici pour gueuler mais qu’importe. Bruce Willis joue dans un bon film tous les dix ans. Et généralement, il entre dans l’histoire.

Si Hollywood arrête de réchauffer les même plats pourris tous les mois pour parier sur ce genre de projet, je veux bien prendre ma carte au méga CGR.