La vie d’Adèle. Lesbien raisonnable ?

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Faut-il aller voir La vie d’Adèle. Chapitre un et deux ?

Commençons tout de suite par évacuer le buzz : les méthodes d’Abdellatif, les rancoeurs de Léa et l’amertume de Julie, c’est intéressant mais quand je suis assis dans mon siège rouge ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. La lumière éteinte, il n’y a que le film qui compte.

Il commence pas terrible.

Adèle promène son air ahuri dans un lycée qui s’ennuie. Kechiche filme son visage, puis ses yeux, ses lèvres. Adèle mange des pâtes. Adèle s’emmerde. Adèle mange un kebab. Adèle fait l’amour. Et comme tous les ados, Adèle se demande ce qu’elle fout là. Nous aussi.

Obsédé par les plans serrés, le réalisme de chaque scène et la nourriture, Kechiche commence par étouffer le spectateur. On regarde. Un peu agressés de passer notre temps dans les narines d’Adèle, mais on reste parce que tout le monde joue plutôt juste, et parce que merde, c’est la Palme d’Or.

Et puis Adèle tombe amoureuse. Et on la comprend : face à elle, pour la première fois de sa vie, Léa Seydoux joue bien. Loin des rôles de femme fatale qui ne lui vont jamais, la couverture de magazine interprète une séductrice avide et bien née. Probablement bien plus proche d’elle que les filles du peuple libérées qu’elle campe habituellement, le rôle la transcende.

Passe une scène de sexe interminable et un peu moche. Bon. Papy Kechiche se fait plaisir en nous imposant un concert de ventouse comme on en avait pas entendu depuis nos premières pelles maladroites.

Et le film commence.

Rapidement, on comprend que l’on est pas là pour la beauté du geste, la couleur des sentiments ou la richesse des cadres. On est là pour l’émotion, brutale, pure et ultra-violente. On est là pour l’amour. Pas celui du cinéma ou des poèmes à l’eau de rose, mais celui qui défonce l’estomac, qui empêche de dormir et qui fout le vertige.

Il suffit de quelques scènes pour que le procédé du réalisateur prenne tout son sens. Dés le mi-temps du film, on se fout pas mal des plan-serrés, de la bouffe ou du sexe. On est suspendu. Aux yeux d’Adèle, aux lèvres d’Emma, à leur amour, si réaliste, si juste, si incroyablement juste qu’on a l’impression de le vivre.

Dans le dernier tiers, on n’a plus conscience d’être assis dans une salle de cinéma. On est Adèle. On est amoureux, on respire à peine et il s’en est fallu de peu pour que je n’hurle pas dans la salle pour supplier Léa Seydoux de ne pas me quitter. Séparation. Retrouvailles. Tout le monde pleure et deux scènes font leur entrée dans l’histoire du cinéma.

Puis le film s’arrête là. Sublime. Au milieu d’une tornade. Et on est bien incapable d’expliquer où sont passés les trois heures qu’il était censé durer. Je ne sais toujours pas d’ailleurs. Rien que d’y penser, j’ai mal au bide.

En Bref : Il faut aller voir La vie d’Adèle. Parce qu’il y a peu d’oeuvres d’art qui peuvent se vanter de faire ressentir l’amour fou avec autant de puissance. Parce qu’Adèle Exarchopoulos méritait aussi le prix d’interprétation féminine et tous les Oscar du monde. Parce que s’il y a de la beauté quelque part dans le monde, elle est pile au milieu de l’amour et de la violence. Un plan fixe que Kechiche filme pendant trois heures, avec une sensibilité à faire chialer des aurores boréales.

La vie d’Adèle est la preuve que le septième art est plus fort que les autres. La vie d’Adèle rappelle que le terme de chef d’oeuvre n’est pas une simple coquetterie de journaliste. La vie d’Adèle fait partie des plus beaux films qu’il m’ait été donné de voir.

Et putain, j’en ai vu.

Au-delà des collines. Trop bonne, trop nonne.

Faut-il aller voir Au-delà des Collines ?

L’image crypto-lesbienne au-dessus et les mots-clefs en dessous sont ce que j’ai trouvé de mieux pour vous attirer. Mais soyons francs d’entrée, pour ne pas tromper le lecteur :

C’est l’histoire d’un couvent orthodoxe sur une montagne en Roumanie. Le film est en VO, il dure deux heures trente. Il a gagné le prix d’interprétation féminine et le prix du meilleur scénario à Cannes.

Voilà. Nous ne sommes probablement plus que trois (Bonjour maman ! Bonjour papa ! Tiens, bonjour Tonton, c’est sympa d’être resté auss… ah bah non paf il est parti. Vaut mieux en même temps, les religions vont encore se faire dézinguer par ici).

Donc oui. On s’emmerde un peu dans Au-delà des collines. Les évènements se répètent dans une boucle oppressante en accélérant jusqu’au troublant dénouement. Le message, lui-aussi, est asséné au marteau-pilon : “Il faut vraiment être con pour croire en Dieu”.

Ma famille étant partagée entre un troupeau de fidèles et une horde de hussards, je suis perplexe. Certes la bêtise profonde des bigots du film donne envie de taper le pope, mais on ne peut s’empêcher de trouver le tout furieusement réducteur, et aussi manichéen que la Bible ou le Coran.

Malgré tout, il y a de la vérité dans cette histoire inspirée d’un fait-divers glauque. Et bien souvent, le réalisateur réussit à nous faire enrager devant ces nonnes chez qui la foi se substitue directement à la raison et l’intelligence. Le “malin” qu’elles semblent voir partout, pourrait aussi s’appeler la liberté, et en l’occurence, celle d’aimer.

En ces temps de débat acharnés, où une partie de la France est décidée à se mobiliser pour empêcher une minorité d’avoir les mêmes droits qu’eux, le film apporte un point de vue explosif et rageur sur les dogmes et leurs brebis.

Mais deux heures trente pour apprendre que les intégristes sont des andouilles, c’était pas forcément nécessaire.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Au-delà des collines. Le message du film est percutant et salutaire, mais asséné trop lourdement pour toucher. Dommage, car les plans-séquences sont très bien construits, malgré l’austérité générale.

Aux athés intégristes qui me lisent, je n’ai pas perdu mon esprit critique, mais j’ai bien connu une nonne. Et elle était très loin d’être conne.

Sleeping Beauty. La belle au bois bandé.

Age canon X

Faut-il aller voir Sleeping Beauty ?

A priori, ce film est une cible parfaite pour les chasseurs de snobs. On y parle de cul, de vieillesse et de mort d’une façon malsaine et cérébrale. Des personnages improbables citent des comtes philosophiques face caméra avant de se mettre à poil. La mise en scène est lente et la chaire est triste. Manque plus qu’un Ours d’Or au compteur et ça ferait un parfait nanard pour faire tressaillir les critiques des Inrocks.

Mais non.

Au départ Sleeping Beauty ressemble à un Marc Dorcel intello. On y suit les tribulations d’une étudiante un peu cintrée qui passe son temps à photocopier des dossiers et à se faire tringler par des hommes d’affaires dans des bars glauques. Un jour elle se fait engager pour un job étrange qui consiste à prendre des somnifères pour s’endormir toute nue à côté de vieillards impuissants avec la seule garantie qu’il n’y aura pas de pénétration à la clef.

Précieuse, travaillée et dérangeante, la mise en scène donne tout de suite un souffle mystérieux et hypnotisant à l’histoire. Dés le premier plan et l’apparition du titre sur l’image, Julia Leigh, la réalisatrice impose un regard doux et percutant. Au centre de ces cadrages très soignés, Emilie Browning accepte toutes les tortures que lui impose la réalisatrice et développe un vrai sens du jeu (qu’on avait pas vraiment senti dans Sucker Punch).

Dans cette belle parure, Sleeping Beauty développe une réflexion glaçante sur l’état des vieux et les errances de la jeunesse. Coquille vide et diaphane, la héroïne ne sait vivre autrement que par une séduction mortifère qui la laisse toujours plus détruite. Face à elle, des hommes mourants tentent d’attraper une dernière étincelle de jeunesse à son contact. Certains l’étreignent, d’autres l’insultent, mais tous se heurtent au miroir de leur propre déchéance.

Capitales, ces scènes de non-sexe sont d’une violence inouïe. La confrontation de cette poupée gonflable et de ces squelette fatigués résonne comme un hurlement déchirant. Sans une goutte d’espoir, la réalisatrice filme le nihilisme de la jeunesse et les frustrations du temps qui passe avec une précision clinique, cynique et ultra-réaliste.

Après cet uppercut, le film se termine sans laisser de note explicative. On est légitimement perdu. Forcé de comprendre nous-même ce que l’on a voulu nous dire. Derrière moi, deux spectateurs hurlaient de rire devant “une telle daube”. Moi je suis resté jusqu’à la fin du générique, sonné.

En Bref : Il faut aller voir Sleeping Beauty. Mais je ne sais pas trop vous dire pourquoi. Je ne sais même pas si j’ai aimé. Surtout, je ne peux pas vous garantir que ne reviendrez pas ici pour vous plaindre. En fouillant dans les tiroirs de l’âme le scénario assène des vérités que l’on préfère bien souvent ignorer.

Pourtant il y a quelque chose de beau dans ce portrait désespéré des frustrations humaines et ce premier film australien ne ressemble à rien d’autre. Derrière ces airs de porno sulfureux pour bobos voyeurs, il cache une vision tétanisante de la vie.

Stanley Kubrick est vivant. Il s’appelle Julia Leigh.