The place beyond the pines. Le grand blond avec une moto noire.

PLace Pines

Faut-il aller voir The place beyond the pines ?

Voici le premier titre d’article en trois lignes sur le blog. Big up aux mecs du Monde. Notez que je n’ai pas fait de jeu de mot avec pine. C’est l’article de la maturité. Bon.

Pour tout ceux qui ont trippé sur Drive, laissez-moi mettre les choses au clair :

Drive c’est de la merde. Une séance de hype masturbatoire pour hipsters à beubar en recherche d’eux-mêmes. L’éventualité d’un scénario est remplacée par une musique “trop chanmé”, la violence est aussi esthétisante que fascisante et la palette de jeu des acteurs équivaut aux nuances d’expression d’un frigo dépressif.

Et ça partait pareil ici : un cascadeur neurasthénique et violent qui fait des braquages, une femme en détresse et une odeur de pneu. Méfiance.

Mais c’est pas mal : de longs plan-séquences immersifs, une belle bande d’acteurs et l’ambiance inimitable de l’Amérique du centre-ville ou les t-shirts sont toujours troués et les shorts toujours minis. Pas hyper original, le début accroche et on se retrouve rapidement dans une forme d’état hypnotique assez confortable.

Soudain (et je ne ferai pas comme mes confrères, pour préserver votre première vision) le scénario nous échappe. Après un départ balisé, l’histoire s’envole loin des codes d’Hollywood, pour changer complètement de couleur. On est un peu perdu, décontenancé, mais c’est clairement le réalisateur qui a pris le contrôle.

Je n’en dis pas plus, mais son scénario à rebondissement lui permet au final d’aboutir son propos : en fait de thriller à deux balles sur un braqueur au grand coeur, le film déroule une réflexion intéressante et complexe sur la justice, la morale et la difficulté d’être droit dans un monde où les motos roulent à l’envers. Dans le processus, l’histoire cesse d’être forte pour devenir percutante, universelle et pleine de finesse.

Sur la forme, c’est beau, parfois longuet et pas toujours idéalement rythmé, mais c’est le risque à prendre lorsqu’on roule à côté des codes classiques du cinéma américain. Au final, Derek Cianfrance réalise une grande histoire de rédemption et d’huile de moteur, où les leçons de morales sont troubles, les lunettes fumées et les horizons lointains.

En Bref : Il faut aller voir The place beyond the pines. Parce que c’est réalisé, monté et écrit avec un talent indéniable. Parce que l’histoire réussit à penser sans prendre le spectateur pour un con. Parce qu’on avait pas aussi bien raconté l’Amérique des taiseux solitaires depuis les films de Jeff Nichols.

De quoi réconcilier les fans de Drive, les groupies de Gosling et le cinéma : vous voyez les mecs, avec un scénario, c’est encore mieux !

Holy Motors. Leos à l’arrax.

Faut-il aller voir Holy Motors ?

Au départ j’avais prévu d’écrire une longue lettre qui s’adresserait personnellement aux critiques de cinéma français avec tout un tas de scuds plus ou moins sous-marins et quelques gros-mots. Je les aurais vertement interpellés. Ça aurait finit par “enculés”.

J’étais fâché. À en arrêter d’aller au cinéma et d’écrire des critiques.

Et puis bon. Je vais pas encore me répéter dans les éternelles attaques contre l’intelligentsia qui vont finir par sentir le poujadisme des tiroirs. À tous les coups, ils sont peut-être sincères quand ils aiment des nanards.

Holy Motors est l’archétype du film à gros melon. On y suit un trader qui se déguise en vieille dame roumaine, puis en clochard avant de se taper une guenon. Dans ce bordel, des mythes cheapos mélangés à l’arrache : un banquier à la terrasse du Fouquet’s, Kylie Minogue en personnage de Godard et l’association d’une burqa et d’un sexe en érection.

Tellement con.

Et surtout tellement vide, creux et boursouflé d’autosatisfaction. Dans la scène initiale, le réalisateur lui-même se tient face à une salle de cinéma. Les gens lui tournent le dos, ils sont amorphes, insensibles et hypnotisés par l’écran. L’image est claire, les français sont des veaux, la preuve, ils ne regardent pas mon film.

Idéale, la métaphore peut permettre aux Cahiers du Cinéma de flatter leur fond de commerce en pérorant sur “l’angoisse de l’artiste qui se demande s’il reste des spectateurs pour voir la beauté dans le monde”. À part vous, il en reste peu messieurs les critiques.

Enculés.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Holy Motors. Ou alors il faut y aller, mais je suis trop idiot pour vous expliquer pourquoi. La critique est unanime et malgré mes attaques, je ne peux pas penser qu’elle est malintentionnée… Mais j’ai beau plisser les yeux, je ne vois pas ce qu’elle regarde.

En vrai, si on enlève les filtres de Cannes, de l’artiste maudit et du bon vieux syndrome “j’ai-pas-compris-donc-c’est-brillant” qui a fait le succès de Godard, il reste un mec qui se paluche en alignant les symboles un peu lourds. Un film pas très beau, assez ennuyeux mais parfois assez marrant.

Mad Lieutenant ?

Faut-il aller voir Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans ?

Terrence McDonagh voit des trucs. Des reptiles bizarres sur les tables ou des cadavres qui dansent le hip-hop. Parfois, il se demande si les poissons ont des sentiments. Il n’est pas fou, mais depuis qu’il prend du Vicodin pour soigner ses douleurs lombaires, il a pris goût à toutes les sortes de drogues. Il cherche en permanence à s’en procurer, ce qui n’est pas très dur, lorsqu’on est Lieutenant de police.

Le premier Bad Lieutenant, dont le film est un remake déguisé, consistait à montrer Harvey Keitel bourré, tituber à poil au milieu des putes, de la coke dans les narines et un flingue dans la main. Le deuxième est pareil. Sauf que là où Abel Ferrara, réalisateur du premier, en faisait un bad trip rédempteur et tristounet, doublé d’une métaphore religieuse un peu lourde, Werner Herzog réalise une farce trash et jubilatoire.

Profondément détaché de tout ce qui peut ressembler à une morale, le film bouscule les codes du cinéma. On suit Nicolas Cage, flic corrompu et défoncé, rendre la justice à sa façon, en brandissant son 357 magnum sous le nez de tout le monde : les dealers, les macs, les vieilles dames et les gosses de riches. En somme, plutôt que de reproduire la noirceur d’un Taxi Driver, Herzog réinvente l’Inspecteur Harry sous acides.

Jamais vraiment choquant, le film dépasse les limites sans se fâcher avec le spectateur. Nicolas Cage campe un type aux méthodes affreuses, mais aux convictions profondes. Il arrête les méchants de temps en temps, et il aime sa copine, une prostituée incarnée par la sublime Eva Mendes. Ce serait classique et moralisateur si le réalisateur essayait de dire quelque chose. Mais non. L’enquête ne sert que de toile de fond aux délires du lieutenant qui n’hésite pas à rappeler à qui veut bien l’entendre qu’il n’en a “rien à foutre”.

Cette distanciation salutaire avec la réalité permet d’apprécier le film comme une grosse tranche de plaisir coupable. Les saillies de Nicolas Cage sont funs, les personnages s’expriment d’une façon bizarre et la musique n’a souvent aucun rapport avec l’image. Les corps s’effondrent sur des airs d’harmonicas et le héros sourit bêtement aux iguanes imaginaires. Au milieu de tout ce bordel, se glissent des petits moments de tendresse, aussi déplacés que touchants.

Dommage que le film s’éternise un petit peu, et que certains passages soient trop longs. On pourra aussi regretter la caméra un peu classique et parfois franchement brouillonne, qui aurait mérité une meilleure finition. Mais de toute façon, la qualité de l’image comme l’alliance des couleurs, je suppose qu’Herzog n’en a “rien à foutre”…

En bref : Il faut aller voir Bad Lieutenant. Le film s’adresse à un public averti. Ceux qui sortiront de la salle, choqués par l’absence de morale seront rejoint par les non-réceptifs au délire foutraque de Werner Herzog.

Ceux qui resteront pourront apprécier cette fable absurde. Rigoler avec les iguanes et écarquiller les yeux devant le jeu de Nicolas Cage, plus maniaco-dépressif que jamais. Happy-end cruel et ironique, la fin du film achève de démonter la morale, comme un gros bras d’honneur aux superproductions édulcorées d’Hollywood.