Le Nouveau. La guerre des moutons.

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Faut-il aller voir Le Nouveau ?

Je m’en rappelle comme si c’était hier.

Des petits malins prétentieux, des petites bourgeoises méprisantes, des mecs un peu sales habillés comme leur sac, quelques Juliettes, avec des grands yeux myopes qui t’ignorent et tout un tas de connards. Ils le regardent, comme une armée de vélociraptors devant un bébé loutre. Le nouveau.

Tous vivent dans la crainte, mais aujourd’hui ils sourient. L’exclusion, leur plus grande peur, vient de trouver son remède universel : le mec debout devant toute la classe, avec une tête de victime. L’exutoire rassembleur. Le premier qui lui enverra une vanne aura la certitude d’en être. Tout le monde trouvera ça un peu cruel, mais tout le monde rira. Dés le collège, on comprend que l’amour des autres, c’est d’abord une histoire de haine commune.

Moi ça va. Et vous ?

Ma psychanalyste est parti à la Barbade avec sa secrétaire et une partie de mes séances pré-payées. En attendant qu’elles reviennent, je me permets de vous livrer mes souvenirs d’adolescence. Le Nouveau en a fait remonter pas mal.

Wait a minute.

Le Règne de l’Arbitraire ? Le hater le plus acharné contre la comédie française ? Le fossoyeur des scénarios mous ? Le mec qui parle de lui à la troisième personne ? DEVANT UN FILM POUR ADO AVEC MAX BOUBLIL ?

Certes. Emporté par l’esprit de la Noël, j’ai cru bon d’aller m’infliger une bonne vieille teen-comédie franchouillarde. Et vous savez quoi ? J’ai kiffé.

Au départ, on voit pourtant venir les clichés comme des chevals au galop. Petit blondinet arrive dans classe, moqueries des garçons méchants, jolie petite brune… Allez… Mais pas du tout. Sans être aussi déprimant que l’introduction de cet article, Le Nouveau traite la post-adolescence sans compromis, ni complaisance et avec une certaine justesse.

Soyons francs, on ne s’étouffe pas de rire avec sa langue, mais on sourit pas mal. Les dialogues sont cons, lourds, politiquement incorrects et souvent osés. Discret, moins bête que d’habitude, Boublil porte très bien le costume de l’oncle trop cool pour être vieux.

Et derrière les ressorts de cette comédie sympathique, il y a aussi un décalage. Quelque chose d’assez pur sur l’instinct grégaire adolescent et l’acceptation de l’exclusion. Ou pour faire simple : on est toujours mieux avec des amis moches qu’avec des potes cools.

C’est pas grand-chose, je sais. Mais à 14 ans, c’était mon code d’honneur.

En Bref : Il faut aller voir Le Nouveau. Parce que c’est drôle, bien vu et plutôt subtil dans sa bêtise assumée. Parce que ça vous renverra à l’époque des sacs Eastpak, des pulls Bullrot et des Globe délassées, tout en vous rassurant, sur le fait que c’est fini.

Et aussi, pour le casting incroyable de petits cons rassemblés par le réalisateur, mention spéciale à Guillaume Cloud Roussel, superbe loser appareillé et Eytan Chiche, tellement crédible en petit con que je plains ses parents.

Tant pis s’il a aussi engagé une fille de 21 ans censée en avoir 14 et le chanteur de J’aime les moches. Au moins, il s’est bien intégré.

Marguerite. Du chant sur les murs.

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Faut-il aller voir Marguerite ?

Putain.

Je viens de me fracturer le plateau tibial. Plus de marche pendant deux mois minimum. C’est peut-être la dernière critique de film que vous lisez ici avant un moment…

Et c’est peut-être mieux, parce que je vais parler des comédies françaises. Qu’est-ce que c’est ? Les comédies françaises, c’est Daniel Auteuil et François Cluzet qui font du bateau. Ils rigolent, boivent du vin et draguent des filles qui ont vingt ans de moins qu’eux (mais dont le père est acteur). Autant dire, que j’avais drôlement envie d’aller voir Marguerite.

C’est l’histoire d’une aristo qui chante faux comme un régiment de scies sauteuses. Son mari lui ment, ses amis lui sourient et tout le monde se fout de sa gueule quand elle a le dos tourné. Et le do, comme le ré, elle les a bien tournés, torsadés même. Comme mon genou, bordel.

De là, Xavier Giannoli pourrait démarrer une comédie tordante sur une comtesse tordue. On rirait de ses trilles stridentes, on la ferait moche et méchante, et on inviterai Michael Youn dans le rôle de Philémon, le valet gaffeur. Ahah.

Xavier Giannoli fait tout le contraire.

Sa soprano coloratée est une larme de pureté, le miroir immaculé d’un monde dégueulasse. Ingénue, généreuse, allumée, Marguerite chante mal mais c’est le monde autour d’elle qui est mauvais : thuriféraires, manipulateurs et hypocrites de toutes obédiences, personne n’ose lui dire la vérité, au point de lui faire croire qu’elle est brillante, et de la précipiter vers la honte.

Au centre de ce carnaval, une question faussement simple : Faut-il dire une vérité méchante ou un mensonge flatteur ? En cherchant la réponse, les personnages font face à eux-mêmes. Mentent-ils pour la protéger ? Ou simplement par lâcheté ? Et au nom de quelle courage pourrait-on retirer à cette femme sa raison de vivre ?

Encore une fois, le réalisateur pourrait en rester là : faire le portrait piquant d’une société de lâches hypocrites. Mais il va plus loin : jamais condamnés, ses personnages évoluent tous au contact de la cantatrice fausse. Moqueurs, méprisants, menteurs, ils plient le genou (eux ils peuvent) face à la beauté pure d’une passionnée. Et au final, en donnant sa vie à un art qu’elle massacre, Marguerite les sauve.

Leur émotion face à elle, la tendresse infinie avec lequel le réalisateur filme chacun de ses personnages, seraient capables de me réconcilier avec tout le cinéma français d’un coup.

Presque.

En Bref : Il faut aller voir Marguerite. Le scénario est une leçon de finesse et d’intelligence. Les stéréotypes sont écrasés sous un rouleau-compresseur de tendresse et une galerie de personnages formidables (Michel Fau et Denis Mpunga sont excellents, Catherine Frot est parfaite).

Bien-sûr, tout cela avance sans trop cahoter ni surprendre et la caméra ne se démène pas pour nous décrocher la mâchoire. En revanche, il est fort probable que vous vous pétiez le genou quelques jours après. N’oubliez pas votre carte vitale, sinon ces enculés ne vous filerons même pas de béquille.

Fidelio. Infidelio.

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Faut-il aller voir Fidelio, l’odyssée d’Alice ?

Alice aime la mer et son amoureux. Elle aime aussi les marins, même mariés, même moches, ou presque mineurs. Alice aime faire l’amour, amarrée ou en mer. Au point de se faire du mal et de se retrouver dans la merde.

Faut-il être fidèle dans son couple, où s’envoyer des marins ? Ou des pompiers ? Ou des inconnus qui nous ont souri ? La question a l’air bête, mais je parie que tu te l’es déjà posée. Surtout le jour où cette pom-pom girl t’a fait coucou, un jour que t’avais réussi un panier à trois points, dans ton rêve.

Parenthèse :

Selon Google Analytics, le blog est lu par une part quasi-égale d’hommes et de femmes (54-45, plus 1% d’animaux très agiles). Selon tes préférences, tu peux donc remplacer les marins par des pom-pom girls, des pilotes de chasse, des chasseurs alpins ou des loutres à deux têtes, si c’est ton truc. On est en 2015. Libérez-vous !

“Libérez-vous !” nous dit Alice. Et la réalisatrice approuve, parce qu’elle ne veut pas transformer son film en gigantesque leçon de morale. C’est léger, c’est frais, plutôt joli, un peu chiant. Mais Alice est belle, qu’elle en profite ! On la regarde faire du bateau, réparer des machines et se taper des machins. C’est cool.

“Comment peut-on faire pour n’avoir qu’un seul homme ?” se demande-t-elle dans les bras du capitaine.

“Coucou”, répond le capitaine, qui n’écoutait pas du tout, “On baise ?”

Alors ils recommencent. Parfois il faut réparer des trucs sur le bateau, il y a des Philippins qui font du karaoké, des mecs un peu chelous, le journal d’un mort et un marseillais avec les dents du bonheur. “Coucou” disent les mouettes. Mais le capitaine intervient : “On baise ?” Ah oui bon alors on re-baise. C’est bien quand même, ça fait du bien.

Et voilà.

Je sais bien que je n’ai pas répondu à la question du départ. Le film non plus. Parce qu’il fait tout pour éviter la pesante réponse morale, il choisit de ne pas donner de réponse du tout. Ou alors, le minimum : “On peut être en couple, et s’envoyer des marins. Mais il faut faire attention à ne pas se faire griller”.

J’ai des copains qui pensent pareil. Mais ils ne prennent pas 1h37 pour le dire.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Fidelio, l’odyssée d’Alice. Et pourtant c’est sympa, plutôt frais, pas mal filmé et bien joué. On l’aime bien, cette Alice légère et forte, qui mange la vie par les deux bouts. On n’a même pas envie de lui dire de rentrer dans le rang. Ils sont jolis les marins, c’est pas grave tout ça… Mais ça ne fait pas un film.

Et à force de flotter, l’histoire finit quand même par faire du sur-place. On se demande un peu si le capitaine sait où il nous emmène, à part dans la cabine d’Alice, en slip kangourou. Et comme disait Jacques Attali dans Les Anges de la Télé-réalité :

“Pour qui ignore vers quel port il navigue, nul vent n’est jamais favorable.

On baise ?”

Elle l’adore. Elle l’aide.

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Faut-il aller voir Elle l’Adore ?

C’est l’histoire d’un chanteur ringard et d’une fan qui l’aime, qui l’adore, c’est fou comme elle l’aime, c’est beau comme elle l’aime ta ta ta TA TA TA TA !

Ouais donc elle planque un truc pour lui, et en échange il plisse les yeux. Y’a-t-il un mort dans le placard ? Y’a-t-il un flic sur leur piste ? Un pilote dans l’avion ?

Qui peut le dire ?

Contrairement à ce que l’affiche, le casting et l’histoire suggèrent, Elle l’adore n’est pas une comédie. Ou alors, pas seulement. Comment ça ? Un film populaire français à cheval sur deux catégories ? L’hexagone tremble, les télévisions ont dû faire un effort de courage hors du commun, pour parier sur un film qui ne rentre pas dans leurs carcans poussiéreux de merde (bâtards !).

En tout cas elles ont bien fait, car le film est réussi. Parce qu’il est un peu rigolo parfois, et plutôt intense le reste du temps. Surtout, il est largement plus fin que la concurrence nationale (dont les bandes-annonces me suffisent largement, merci). De la fan enamourée au bellâtre grisonnant, il y avait du terrain pour entasser les clichés mais, jusqu’au bout, la réalisatrice joue avec, en évitant pas mal de panneaux.

Bien-sûr, on n’échappe pas au flic dépressif et cerné, qui siphonne du café en se plaignant de ses budgets. Mais on ne peut pas vraiment dire qu’il soit tout à fait fictif. Et il faut reconnaître qu’il est joliment joué par Pascal Demolon, acteur inconnu au bataillon (celui que je commande en tout cas) mais qui cabotine comme un vrai pro.

Voilà. C’est cool. Réalisé sans galipettes visuelles, mais sans mauvais goût non plus. Pas de quoi faire un sixième paragraphe, mais largement de quoi attendre le retour de la réalisatrice. Elle s’appelle Jeanne Herry. Salut Jeanne ! Tu vas bien ? Elles sont bien tes chaussures !

En Bref : Il faut aller voir Elle l’adore. C’est bien écrit, intelligent, et malgré un académisme formel, plutôt original pour un long-métrage de cette ampleur.

A noter aussi, la partition sans faute de Sandrine Kiberlain qui, après m’avoir fait fuir dans tous les sens en zigzag à cause de quelques très mauvais rôles, trouve un deuxième souffle dans les rôles de comiques involontaires.

Sandrine, t’es redevenue cool. Et ça donne de l’espoir à Isabelle Huppert !

Les combattants. L’important c’est l’armée.

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Faut-il aller voir Les combattants ?

Arnaud a les yeux bleus et l’air idiot. Madeleine a les lèvres pincées et le coup de boule facile. Il ne leur reste plus qu’à faire l’armée. Ou l’amour.

Si on schématisait le cinéma français, on pourrait dire qu’il y’en a deux : le cinéma “qui pense et qui parle” (Resnais, Desplechin, Larrieu, Huppert, Denis, Fontaine, Ozon… Les casse-burne en gros) et le cinéma “qui pète et qui rigole” (Boon, Garcia, Poelvoorde, Foresti, Lamy… Les andouilles en gros).

Pour son premier film, Thomas Cailley invente un nouveau genre : le cinéma qui court dans la forêt.

Ici, personne ne disserte sur le sens de son action et la symbolique des couleurs. Jamais le réalisateur n’essaie de parler à travers la bouche de ses acteurs pour nous faire part de sa vision du monde (coucou Lars Von Trier). Tout est filmé à la hauteur des personnages, sans prétention, sans grandiloquence, mais avec une sensibilité discrète et poignante.

Le cinéma qui court dans la forêt est existentialiste. Pas pour faire le malin avec un concept casse-couille, mais parce que les personnages se définissent par ce qu’ils font, et non par ce qu’ils disent ou par ce qu’on leur demande d’être. Derrière ses airs naïfs et tendre, Arnaud peut se dépasser lui-même pour devenir un héros. A l’inverse, cachée derrière son air de mule psycho-rigide, Madeleine a de la tendresse qui bouillonne, et des fragilités enfouies sous des kilos de tuiles.

Au fond, sans discours ni trombone, Les combattants dit un truc simple au spectateur : “Tu peux changer. Et tu peux être qui tu veux”. C’est cool. Pour paraphraser Adèle Haenel, on peut même dire que c’est la définition du cinéma. Pendant une heure et demie, tout nu dans la forêt, tu peux être un léopard.

Pas de panique, aucune leçon de morale à l’horizon, le film dit tout cela sur l’air des lampions : les vannes fusent, la musique déboite et le système martial prend un joli petit coup dans les narines.

Et puis voilà. Sans révolutionner le cinéma, cette jolie comédie réussit pourtant à faire souffler une bourrasque de soleil et de fraicheur sur cet été particulièrement liquide. On en sort comme d’une partie de jambe en l’air. Léger, béat et plein de courbatures.

En Bref : Il faut aller voir Les combattants. C’est le film de l’été, faussement simple, profondément original et mené par des personnages qui se définissent en agissant. L’antithèse parfaite de Winter Sleep.

Sinon j’ai parié avec un pote que je placerai le mot “philistin” dans une critique. Ben voilà. J’ai gagné.

Suzanne. Usée.

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Faut-il aller voir Suzanne ?

Suzanne fait des conneries. Elle saute des repas, puis des inconnus, et puis des barrières de police. Et à chaque fois, elle retombe sur les épaules de sa petite soeur et sous le regard désespéré de son père.

C’était au cinéma l’année dernière, alors je vais pas jouer le suspens. Comme l’a dit la critique et à peu près tout le monde, Suzanne est un film qui a tout pour plaire. L’actrice principale et ses partenaires sont justes d’un bout à l’autre, la réalisation est racée, la musique est belle et la lumière est douce.

Jeune espoir de la réal française, Katell Quillévéré n’est pas seulement bretonne, mais également très talentueuse et pleine de finesse. Son film parvient à survoler chaque lourdeur, chaque leçon de morale et chaque crise de larme sans trébucher. Tout est dans l’ellipse, dans l’immédiat et le non-dit.

Au milieu de son épopée, la réalisatrice atteint même quelques moments de grâce : un baiser sous un pont, d’autres, en plan très large et puis une mère un peu paumée qui marche à côté de son fils.

Chef d’oeuvre alors ? Lampions ?

Non. Parce que dans cet océan de légèreté, on manque peut-être d’un peu de terre pour s’accrocher, un peu d’humain, d’émotion même. Parce que la petite Suzanne commence par nous émouvoir, mais finit franchement par nous saouler. On ne sait pas bien où elle va et finalement, si le film fait l’éloge de sa liberté ou la dénonciation de son égoïsme.

“Les deux”, nous répondra sans doute Katell. Oui mais voilà, il faut trancher Katell. Parce qu’on ne fait pas de chefs d’oeuvre sans prendre parti. “M’en fous, rétorque Katell, j’ai fait Ciné Sup à Nantes et toi t’as pas été pris”.

T’es dure Katell.

En Bref :

Il faut aller voir Suzanne. Parce que c’est beau, intelligent et libre. Mais il manque une étincelle pour que l’histoire de cette jeune fille nous bouleverse. Sans doute parce que le personnage manque un peu trop d’humanité pour qu’on s’y attache.

Mais à coup sûr, il faut garder Katell Quillévéré à l’oeil. Comme tout le reste du casting d’ailleurs.

Casse-tête chinois. L’amour Duris.

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Faut-il aller voir Casse-tête chinois ?

Dix ans ans après L’Auberge Espagnole, cette nouvelle génération du cinéma français n’a pas tenu ses promesses.

Jamais aussi bon en dehors de cette trilogie, Klapisch n’est pas sorti de son rôle sympathique mais mineur, Audrey Tautou joue le même personnage depuis son premier film et Cécile de France alterne entre le moyen et le mauvais. Quand à Romain Duris, il est toujours infoutu d’articuler correctement.

Et pourtant, on les aime.

Parce que, malgré tout, on a grandi ensemble : nos dossiers Erasmus étaient aussi incomplets que celui de Xavier, nos relations à distance étaient aussi boiteuses que la sienne et nous irons tous bientôt vomir par-dessus un bastingage, lors des premiers mariages de nos potes.

Comme Xavier vieillit plus vite que nous, nous ne savons pas encore si nous finirons exilés à New-York pour tenter de faire tenir nos familles recomposées en équilibre. Face à l’avenir, la seule certitude qui nous reste, c’est que ça risque d’être le bordel.

Xavier c’est nous, pour le meilleur et pour le pire : incertains, un peu lâches, terrorisés, mais batailleurs. Pessimistes, forcément, parce que nous sommes les enfants des idéalistes qui ont célébré l’individualisme. Optimistes, malgré tout, car même si nous avons vécu notre croissance en pleine dépression, nous avons aussi compris qu’on pouvait y survivre.

Parmi les nombreux monologues de Xavier, le plus beau d’entre eux parle de son père, parti vivre la libération sexuelle en lui donnant une tape sur la tête. “Ne t’emmerde pas avec ça”, répète le vieux con à son fils. Comme lui, Xavier est foireux, bancal et divorcé, mais il fait partie de cette génération de pères qui “s’emmerdent avec ça” et qui se battent pour voir leurs enfants.

Et ça aussi c’est notre héritage. Les soixante-huitards ne voulaient pas ressembler aux patriarches misogynes, alors ils ont fait exploser la famille, les jeunes pères ne veulent pas être des égoïstes absents, alors ils recollent les morceaux comme ils peuvent. Mais comme eux sont déjà nés dans le bordel, ils savent mieux y nager.

Et finalement, cet optimisme bravache du marin qui sourit en pleine tempête, c’est un peu l’âme de la trilogie. Et peut-être même l’âme de notre génération. Celle de la précarité, sur tous les tableaux, tellement habituée au déséquilibre qu’elle arrive à tenir sur la corde, et à y être heureuse.

En Bref : Il faut aller voir Casse-tête chinois. Parce que c’est un joli film, pas toujours bien joué, ou bien écrit, mais chargé de tendresse, de mélancolie et d’espoir. Parce qu’il y a longtemps qu’un français n’avait pas aussi bien filmé New-York, loin de Times Square et la statue de la Liberté. Parce que sous ses airs de comédie gentillette, la trilogie de Xavier reflète mieux que personne notre génération.

Et n’espérez pas me voir utiliser le terme creux de “génération Y”. Il faut faire partie de la précédente pour l’employer.

Les garçons et Guillaume, à table! Alter égo.

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Faut-il aller voir Les garçons et Guillaume, à table ! ?

Quand Guillaume se regarde dans la glace, il voit du cinéma. Quand il beurre sa tartine, il y voit probablement de la peinture. Et quand il regarde sa vie, il pense qu’elle mérite de nous être racontée. On en a de la chance.

C’est l’histoire d’un petit bourgeois qui se prend pour un fille parce qu’il admire sa mère. Mais est-ce que ça veut dire qu’il est gay ?

De ce postulat passionnant, Guillaume Gallienne tire une série de sketchs majoritairement bancals où il raconte ses amours, ses emmerdes et sa coloscopie en Allemagne. Pour donner du liant à cette série de saynètes, il se filme également sur une scène de théâtre, pour mettre en parallèle le film de sa vie, avec un one man show écrit sur lui-même.

Et pour prendre du recul, il se met dans la peau de sa mère, qui intervient tout au long du film. Un artifice pratique pour être au scénario, derrière la caméra, mais aussi deux fois à l’écran en même temps.

Bon.

A la limite, ce n’est pas le premier artiste égocentrique qui fait un film. Mais parmi les multiples talents qu’il croit bon de nous montrer, aucun ne convainc vraiment : Guillaume l’acteur est lourd, pas très drôle, et coincé sur le registre hyper-répétitif de la fille-manquée, Guillaume le scénariste ne sait pas construire une histoire cohérente sans nous assourdir de voix-off, quant à Guillaume, le metteur en scène, il multiplie les effets et les procédés, au risque de n’en réussir aucun.

Que reste-t-il ? Pas mal d’humour.

A côté du fantastique 9 mois ferme, c’est une blague Carambar, mais en toute honnêteté, je dois reconnaître que la salle autour de moi était pliée en deux. Moi j’ai un peu souri, sans trop me faire trop mal. Mais à l’exception d’une vanne fantastique sur le service militaire, c’est bas de plafond.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Les garçons et Guillaume, à la table ! C’est une suite de sketchs pas foncièrement antipathiques, à mi chemin entre le cinéma et le dentifrice. On sourit ou on s’énerve, selon le degré d’hilarité que provoquent chez nous les garçons efféminés.

Moi je m’en fous. Mais j’ai bien aimé la chute. Après une heure et demie passée à faire du trampoline sur son nombril, Guillaume Galienne s’intéresse enfin à un personnage qui n’est pas joué par lui-même.

On respire.

Attila Marcel. Wife Beater.

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Faut-il aller voir Attila Marcel ?

Paul a trente ans dans son corps et dix ans dans sa tête, du temps à rattraper et deux tantes à perdre. Il a aussi des souvenirs, un peu vagues. La plage, la rumba, les sourires de sa mère et les coups de boules de son père. Le bon temps.

Le problème des films bizarres, c’est quand ils sont réalisés par des mecs normaux. Quand derrière les portraits de freaks et de déclassés, vous entendez le scénariste vous hurler sa rengaine politique sur l’acceptation des marginaux (COUCOU TOI !), tout en se gargarisant de leur pôésie.

Les premières minutes d’Attila Marcel penchent un peu dans ce travers : extrêmement horripilantes, les deux tantes du héros dansent dans des robes identiques en hurlant des mélodies ringardes. C’est voulu, bien-sûr, mais les deux actrices (paix à l’âme de l’une d’entre elles) sont rarement justes et trop caricaturales pour que l’effet fonctionne.

Alors quoi ? Nul ?

Non. D’abord parce que Sylvain Chomet peut légitimement postuler dans la catégorie des vrais mecs bizarres. Venu de l’animation, il laisse derrière lui deux films muets barrés et beaux, ainsi qu’un poignée de bds que je n’ai pas lues, mais qui ont l’air bien. Ses freaks ne sont pas là pour délivrer des messages, à part peut-être que les cathos devrait arrêter de nous empêcher de baiser, ce à quoi vous êtes libre de souscrire.

Le scénario est touffu. Il parle de souvenirs, d’avenir et de reproduction sociale. C’est un peu le bordel, certains retournements sentent un peu le cramé, mais l’ensemble est sauvé par de jolis personnages.

Au milieu de ce bestiaire, outre les soeurs souffrance, il y a un fantastique taxidermiste de la lose et quelques beaux portraits de femmes. Anne Le Ny est presque parfaite en tante idéale qui fait pousser des champignons hallucinogènes sur des bouses de vache, la mère du héros illumine chacun de ses souvenirs, transformés en comédies musicales foutraques, et même la joueuse de violoncelle amoureuse est joliment décalée.

On pense à Jeunet, sans l’étalonnage au stabylo, on pense à Tati pour les silences et on a presque l’impression de se rappeler l’enfance, quand on avait rien à faire de mieux que de glander dans une poussette, babiller des conneries et regarder les gens nous faire des grands sourires. Le bon temps.

En Bref : Il faut aller voir Attila Marcel. Même si le film est un peu bancal et souvent maladroit, il est aussi bouillonnant d’idées, de gobage de cerises et de tendresse.

Comme je m’apprête à diffuser un film qui dénonce la publicité cachée, je dois quand même vous parler en toute transparence : j’ai été invité à l’avant-première du film et on m’a donné plein de madeleines.

Quand aux 5 000 euros, je les ai reversés à la Croix-rouge.

La vie d’Adèle. Lesbien raisonnable ?

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Faut-il aller voir La vie d’Adèle. Chapitre un et deux ?

Commençons tout de suite par évacuer le buzz : les méthodes d’Abdellatif, les rancoeurs de Léa et l’amertume de Julie, c’est intéressant mais quand je suis assis dans mon siège rouge ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. La lumière éteinte, il n’y a que le film qui compte.

Il commence pas terrible.

Adèle promène son air ahuri dans un lycée qui s’ennuie. Kechiche filme son visage, puis ses yeux, ses lèvres. Adèle mange des pâtes. Adèle s’emmerde. Adèle mange un kebab. Adèle fait l’amour. Et comme tous les ados, Adèle se demande ce qu’elle fout là. Nous aussi.

Obsédé par les plans serrés, le réalisme de chaque scène et la nourriture, Kechiche commence par étouffer le spectateur. On regarde. Un peu agressés de passer notre temps dans les narines d’Adèle, mais on reste parce que tout le monde joue plutôt juste, et parce que merde, c’est la Palme d’Or.

Et puis Adèle tombe amoureuse. Et on la comprend : face à elle, pour la première fois de sa vie, Léa Seydoux joue bien. Loin des rôles de femme fatale qui ne lui vont jamais, la couverture de magazine interprète une séductrice avide et bien née. Probablement bien plus proche d’elle que les filles du peuple libérées qu’elle campe habituellement, le rôle la transcende.

Passe une scène de sexe interminable et un peu moche. Bon. Papy Kechiche se fait plaisir en nous imposant un concert de ventouse comme on en avait pas entendu depuis nos premières pelles maladroites.

Et le film commence.

Rapidement, on comprend que l’on est pas là pour la beauté du geste, la couleur des sentiments ou la richesse des cadres. On est là pour l’émotion, brutale, pure et ultra-violente. On est là pour l’amour. Pas celui du cinéma ou des poèmes à l’eau de rose, mais celui qui défonce l’estomac, qui empêche de dormir et qui fout le vertige.

Il suffit de quelques scènes pour que le procédé du réalisateur prenne tout son sens. Dés le mi-temps du film, on se fout pas mal des plan-serrés, de la bouffe ou du sexe. On est suspendu. Aux yeux d’Adèle, aux lèvres d’Emma, à leur amour, si réaliste, si juste, si incroyablement juste qu’on a l’impression de le vivre.

Dans le dernier tiers, on n’a plus conscience d’être assis dans une salle de cinéma. On est Adèle. On est amoureux, on respire à peine et il s’en est fallu de peu pour que je n’hurle pas dans la salle pour supplier Léa Seydoux de ne pas me quitter. Séparation. Retrouvailles. Tout le monde pleure et deux scènes font leur entrée dans l’histoire du cinéma.

Puis le film s’arrête là. Sublime. Au milieu d’une tornade. Et on est bien incapable d’expliquer où sont passés les trois heures qu’il était censé durer. Je ne sais toujours pas d’ailleurs. Rien que d’y penser, j’ai mal au bide.

En Bref : Il faut aller voir La vie d’Adèle. Parce qu’il y a peu d’oeuvres d’art qui peuvent se vanter de faire ressentir l’amour fou avec autant de puissance. Parce qu’Adèle Exarchopoulos méritait aussi le prix d’interprétation féminine et tous les Oscar du monde. Parce que s’il y a de la beauté quelque part dans le monde, elle est pile au milieu de l’amour et de la violence. Un plan fixe que Kechiche filme pendant trois heures, avec une sensibilité à faire chialer des aurores boréales.

La vie d’Adèle est la preuve que le septième art est plus fort que les autres. La vie d’Adèle rappelle que le terme de chef d’oeuvre n’est pas une simple coquetterie de journaliste. La vie d’Adèle fait partie des plus beaux films qu’il m’ait été donné de voir.

Et putain, j’en ai vu.