Youth. Les vieux dans les vieux.

youth_5

Faut-il aller voir Youth ?

J’aime tellement Sorrentino. Les premières minutes d’Il Divo et la note finale de La Grande Belleza sont imprimées au fond de ma rétine pour toujours. J’en oublie le reste, les lourdeurs, la longueur et l’énormité d’un cinéma dont la devise pourrait être “More is more”, si ce n’était pas déjà le nom d’une chanson affreuse.

Avant même d’aller voir ce dernier acte, j’avais prévu de l’aimer. Pour tout vous dire, j’avais déjà ma chute : “Les Cahiers et les Inrocks vomiront tout ce qu’ils peuvent, la vérité est simple comme une devise : tous ceux qui n’aiment Paolo Sorrentino sont des enculés”.

J’allais pas forcément la garder.

Mais en réalité, la réalité n’est jamais simple. Si c’était le cas, je serai en train de manger un tiramisu sur la Piazza Navona au coucher du soleil. Mais j’ai le dos coincé sur mon canapé et je commémore la fin du weekend avec vous.

Pour une fois, je ne vais pas jouer le suspens : Youth c’est nul à chier.

Parce que… Parce que tout. Parce qu’on a beau avoir tout le talent du monde pour accumuler les jolis cadres, les montages en musique et les travellings ambitieux, tout cela est vain sans scénario.

Et des bourgeois qui s’emmerdent en Suisse, c’est pas une histoire, Paolo, c’est le tennis français. Et c’est probablement le sujet le plus chiant de l’univers.

Et pourtant c’est ce qu’on nous raconte. Pipo et Bimbo font des blagues et des prouts au bord d’une piscine pendant cinq heures, en regardant passer les jolies filles, et en dissertant sur toutes celles qu’ils auraient aimés s’envoyer. C’est petit, plat, et saturé de clichés sur la peur de l’âge. Julia Leigh avait déjà tout dit sur le sujet dans Sleeping Beauty en plus simple, plus sombre et avec mille fois plus de force et d’originalité.

“Grand naïf, me dites-vous, que fallait-il espérer d’un film au titre aussi con ?” Du style ! Certainement, Sorrentino n’en manque pas, même s’il tourne complètement à vide. Dans son dernier tiers, Harvey Keitel -réalisateur sans inspiration, tiens donc !- pleure comme un veau devant les réincarnations des actrices de tous ses films qui se dandinent au milieu d’une prairie. De son côté, Michael Caine -compositeur acariâtre- fait beugler de la musique classique à un troupeau de vaches en agitant les doigts en l’air. Et Rachel Weisz ? Elle grimpe sur le dos d’un barbu, dans une salle d’escalade. Quelque part dans la montagne, un bonze s’élève au-dessus de son tapis.

Putain. Paolo…

Pour être sympa, je vais faire comme si j’avais oublié la scène où -en mal de provocation gratuite et d’images fortes- tu déguises Paul Dano en Hitler, juste pour le plaisir de… Je sais même pas en fait. Tu voulais dire quoi dans ton film ?

Que la vieillesse est un naufrage ? Merde. Si même toi tu déterres Charles…

En Bref : Il ne faut pas aller voir Youth. C’est un gros cheese-cake fourré au melon, une suite d’images même pas vraiment belles où on ne croise pas la queue d’un propos, ni d’une histoire. “Tu l’as baisée Gilda Black ?”, demande Pippo à Bimbo. Et il s’en rappelle plus, parce qu’on s’en fout.

Au-delà de ça, il y a quand même quelques bons dialogues, une jolie fille à poil, deux ou trois bonnes vannes et un monologue génial de Rachel Weisz.

10 minutes. Sur 2 heures. C’est pas rentable.

The Grand Budapest Hotel. Wes wing.

Budapest Hotel

Faut-il aller voir The Grand Budapest Hotel ?

J’avais pas envie. Pas du tout. Déçu par Moonrise Kingdom, énervé par l’éloge constant de Wes Anderson et jamais vraiment ému par la froideur de son style, j’étais double-perplexe.

A tort.

Wes Anderson plaît aux gens qui nous énervent c’est vrai. Parce qu’il est vintage, détaché, dandy et si démodé qu’il en devient branché. A tel point que l’on pourrait facilement l’associer à tous ces barbus qui s’habillent bizarrement pour nous faire croire qu’ils ont du talent. Mais c’est pas lui : contrairement aux hipsters qu’il inspire, Wes Anderson n’est pas cynique. Il y croit.

Son personnage principal a beau être un séducteur de vieilles dames, un peu malhonnête et foncièrement pédant, Wes Anderson le décrit avec des montagnes de tendresse. Et si tous ses personnages sont décalés, ce n’est pas une raison pour se foutre d’eux comme un Strip-Tease de seconde zone. Wes est là pour l’amour, il est là pour la joie et la poésie.

On ressort de son dernier film comme d’un manège à looping : décoiffé, hilare, un peu fatigué mais vraiment content. Le réalisateur assume : il ne filme pas pour discourir, mais pour distraire, pour nous emporter, sans pour autant se foutre de nous.

Résultat, le film se vit comme une grande aventure haletante : courses poursuites effrénées, comique de situation, évasions rocambolesques et héroïsme à l’ancienne. On est bien plus proches d’Indiana Jones que de Frances HaDe la belle distraction, au sens noble du terme avec une finition d’orfèvre et, parfois, au hasard d’un dialogue, une corde plus sensible, qui emmène le film vers les cimes.

Contrairement aux apparences, Wes Anderson n’est donc pas l’intello New-Yorkais que l’on a cru apercevoir : c’est Spielberg sans les oreilles de Mickey, un éternel enfant, avec une âme un peu trouble, une sensibilité débordante et une veste en velour côtelé.

On l’aime beaucoup mieux comme ça.

En Bref : Il faut aller voir The Grand Budapest Hotel. Il faut y aller en courant. Dans la veine de son fantastique M. Fox, Wes Anderson continue son mélange sensible d’absurde et d’aventure, en dirigeant au passage une partie des meilleurs acteurs du monde.

Eclairé comme une lanterne magique et accompagné par la meilleure partition du génie Alexandre Desplat, son Grand Hôtel est, pour l’instant, ce qu’on a vu de mieux au cinéma en 2014.

Le Congrès. Folman Ambitieux.

le-congrès-ari-folman-critique-du-film

Faut-il aller voir Le Congrès ?

Robin Wright est au bout du roul’s. Les pattes d’oies tout ça… la vie qui file, les oreilles qui sifflent et son fils qui se prend pour un cerf-volant. Actrice has-been, elle donne son empreinte corporelle à des studios, pour tourner dans des films sans travailler. Elle devient une femme en plastique. Puis le monde entier devient en plastique. Et tout est si beau et si lisse, qu’elle en pleurerait des larmes de plastique.

Il y a tellement de trucs dans ce long-métrage qu’il est presque indécent de le résumer. Impossible en tout cas, sans écrire un roman. Comme tous les films trop ambitieux, Le Congrès nous promène, nous perd, nous retrouve et ne nous ramène pas complètement. Comme les meilleurs Lynch et les bons Mallick, il est de ces films que l’on a envie de voir en boucle sans jamais percer leur fonctionnement.

Au départ, on regarde la vie cruelle et juste d’une actrice qui a fait les mauvais choix. C’est profond, très beau, parfois drôle. Puis l’histoire part en couille. Le film se transforme en dessin animé, et on ne comprend plus rien à l’histoire. Si étrange, que même l’héroïne a l’impression de ne plus savoir ce qu’il se passe. Il y a des poissons. On décroche.

Dans une deuxième partie, le réalisateur étend sa métaphore. Sans discours, il parle des illusions nécessaires et de la déroute d’une société qui ne sait vivre que dans l’esbrouffe et l’entertainement. Il n’y a pas de grands théorèmes, simplement des couleurs chaudes et des dialogues à double-sens.

Et soudain, alors qu’on est un peu hagards, perdus dans ce mille-feuille volant, le scénario nous ramène sur terre, brutalement.

Le plan séquence qui opère ce retour à la réalité fait partie des plus beaux moments de cinéma qu’on m’ait offert cette année. Parce qu’il justifie tout le délire qui précède. Parce qu’en quelques secondes, le réalisateur nous fait comprendre son propos et l’intelligence profonde de sa démarche.

Parce qu’en terme d’animation intelligente, on avait pas pris une telle baffe depuis Valse avec Bashir, du même auteur ; il va falloir s’habituer à voir le mot “Magistral” derrière le nom d’Ari Folman.

En Bref : Il faut aller voir Le Congrès. Quitte à perdre le fil de l’histoire, face à l’ambition incroyable de son auteur. Ce dernier délivre une charge explosive contre la marche du monde et le système d’Hollywood, avant de retomber sur ses pattes, dans une fin grandiose.

Il faut aussi y aller pour Robin Wright, qui après avoir brillé dans Perfect Mothers, prouve qu’elle choisit les rôles les plus courageux et, pour le moment, les meilleurs films de l’année.