Saint Laurent. Yves, ange et lion.

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Faut-il aller voir Saint Laurent ?

C’est l’histoire d’une paire de lunettes très célèbre qui inventait la femme moderne dans un atelier du seizième arrondissement. En ce temps-là, il y avait l’argent, la drogue et la musique. Il y avait les femmes. Il y avait les garçons. Il y avait le capitalisme aussi, avec ses gros sourcils. Et puis soudain il n’y avait plus rien. C’était fini.

Je déteste la mode et presque tous ceux qui la font (à l’exception de deux personnes, que j’aime très fort). La putain de Rive Gauche et ses putains de clubs faussement branchés, ou des moustachus méprisants se retrouvent pour taper de la coke et offrir à une petite élite fortunée l’occasion d’être branché pendant une semaine ; je les emmerde.

Mais Yves Saint Laurent je l’aime bien. Parce qu’il y avait une vraie révolution au bout de son aiguille. Parce qu’il aimait les garçons, mais aussi la femme, et parce que d’une certaine manière, il a participé à sa libération, dans un milieu qui cherche surtout à la corseter pour mieux l’assouvir.

Et malgré le portrait un peu triste qui est fait du créateur, on sent tout de même un profond respect, une tendresse pour l’artiste, qu’il est difficile de ne pas partager. L’autre réussite du film, c’est celui de se libérer au maximum des codes du biopic. On se tape quelques scènes obligatoires -le retour à l’enfance sous fond de psychologie de bazar, les robes qui défilent selon les années ou l’inévitable photo torse nu- mais tout cela est réduit à la portion congrue, et c’est ce qui sauve le film de la catastrophe inhérente au genre.

Le réalisateur, Bertrand Bonello, a décidé de faire du cinéma. Un film d’auteur même, avec tous les défauts que le genre peut comporter. On l’a compris, il évite la biographie, mais fallait-il pour autant faire l’économie d’une histoire ?

Pendant deux longues heures, Saint Laurent ne raconte rien. Il enchaîne les saynètes, plus ou moins réussies, où les mecs fument des clopes, prennent de la drogue, jouent avec le chien ou refument des clopes. Sans aucun enjeu, le film devient vite ennuyeux, ou du moins assez froid, parce qu’on ne s’attache à personne, et sûrement pas à Léa Seydoux.

Parfois bien filmé, le film demeure malgré tout assez raté visuellement. Parce que les couleurs de l’époque sont très laides, mais aussi parce que le réalisateur abuse des procédés de mise en scène : long travellings d’avant en arrière, zooms maigrichons et split-screens inutiles ; tout cela couronné par un immonde découpage de l’écran façon Mondrian, aussi ringard que les costumes de Tom Ford.

Et au service de quoi ? D’un propos un peu rance sur la mort de l’art, l’échec de l’amour et l’absurdité de la vie. A ce prix-là, j’aurais préféré un peu de lumière.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Saint Laurent. Le film est sincère, parfois courageux et pas foncièrement mauvais. Mais trop prétentieux, trop froid et trop mis en scène pour susciter la moindre émotion. Et c’est dommage, parce que la fin est excellente et Gaspard Ulliel tient le meilleur rôle de sa carrière.

Après, si vous m’assurez que ce Saint Laurent est meilleur que la précédente version à la gloire de tonton Bergé, je vous croit sur parole. Moi je n’ai pas eu le courage d’aller revoir un film avec Guillaume Galienne.

Tom à la ferme. Les foins de la mort.

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Faut-il aller voir Tom à la ferme ?

Tom est à la campagne. Il court dans les champs, il écrit de la poésie sur des napperons et il se fait péter la gueule. Le début de l’amour ?

J’avais promis d’arrêter de vanner Xavier Dolan sur son âge quand il aurait 25 ans, alors je ne ferai pas ma diatribe habituelle sur la précocité du cinéaste (mais quand même, merde !) Cette fois, le réalisateur a décidé de déserter les bars branchés de Montréal pour aller gambader dans le maïs. Il a aussi abandonné les néons (presque) et l’électro (presque) pour jouer sur les codes du film d’horreur. Par pitié, dites-moi qu’il a abandonné les ralentis ?

Non.

Mais il progresse. Dés le début, il est obligé de se filmer en slow-motion, marchant dans la boue en perfecto sur un symphonie violoneuse. C’est pas mal, mais on craint le pire. Parce que le problème des effets chez Dolan, ce n’est pas seulement qu’il en abuse, mais surtout qu’il les utilise pour se regarder le nombril : “Regardez, dit-il, j’ai beaucoup d’idées”. Sauf que cette surenchère nous sort souvent du film, au lieu de servir le propos.

En l’occurrence, Dolan a gagné en modestie (autant que faire se peut, lorsqu’on écrit, réalise et monte une histoire dont on est le héros). Il joue sur les codes du polar et du film d’horreur, cite grossièrement Hitchcock, mais en rajoute moins que d’habitude. A quelques sursauts près, on ne croit d’ailleurs jamais vraiment que c’est un thriller (tant mieux).

Et pourtant, cette fois, la réalisation ne consiste pas juste à faire le malin avec Final Cut : en effrayant le spectateur, Xavier Dolan joue sur les ressorts érotiques de la peur. Pris au piège, mais libre de partir, son héros se laisse prendre comme un lapin dans les phares. Et même si on voit venir l’histoire d’amour sado-maso à 15 kilomètres, il faut reconnaître qu’elle fonctionne.

Le film avance, et il dépasse vite nos réserves initiales. L’ambiance devient poisseuse, oppressante et la mise en scène offre quelques moments de cinémas formidables (une scène d’étranglement dans les phares d’une voiture, ou la magnifique crise de nerf d’une maman endeuillée).

Et Cut. C’est la fin. Forte, mélancolique et sèche. Presque au milieu du film. Sans discours, sans conclusion ni épilogue. Et pourtant tout est dit.

Brillant. Trois fois brillant.

En Bref : Il faut aller voir Tom à la ferme. Xavier Dolan pulvérise les codes du film d’auteur pour imposer une réalisation ludique, dynamique et perpétuellement inventive. C’est inégal, mais c’est hyper malin et c’est du putain de cinéma.

Dans le fond, c’est un peu L’inconnu du lac dans la campagne canadienne, sans le sexe explicite, la réalisation pauvre et l’ennui propre au cinéma d’auteur français. Libre ou pas, Vive le Québec !

Dallas Buyers Club. Mec, dame, cow-boy.

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Faut-il aller voir Dallas Buyers Club ?

Ce titre a raflé la mise pour rester consensuel, parce qu’il était moins trash que “A dada sur le sida” et moins con que “Pénis Texas”. On peut rire de tout, mais par pitié, pas le jour de la chandeleur.

C’est l’histoire de Ron et Rayon. Un cow-boy et un lady-boy, qui s’unissent pour fournir des médicaments illégaux aux premières victimes du Sida.

Donc à première vue, c’est pas drôle. Mais en fait c’est plutôt marrant. Conscient du danger que représente son pitch, le québécois Jean-Marc Vallée, fait le maximum pour nous épargner les violons et les mouchoirs. Bien au contraire, il accentue les côté boiteux de son binôme, sans se complaire dans la caricature.

On rigole donc un peu devant les chamailleries du duo. Matthew McConaughey (quelqu’un sait si on prononce le “g” au fait ?) continue d’être l’acteur de l’année face à un Jared Leto magnifique. Hollywood oblige, le scénario nous inflige tout de même quelques scènes lourdissimes pour s’excuser d’avoir fait des vannes homophobes au départ.

Ron se voit donc obligé de casser la gueule à ses anciens potes cow-boys pour défendre l’intégrité de son ami(e) Rayon. C’est lourd, d’autant que l’amitié entre les deux héros se lisait déjà dans les regards, avec bien plus de force. Mais comme le spectateur est un con, on surligne.

N’empêche, la mise en scène évite tout de même la plupart des effets de manche à deux balles pour livrer beaucoup de scènes assez justes au service d’une histoire fondamentalement intéressante. Derrière la comédie, le réalisateur déboîte l’administration américaine, ses liens avec l’industrie pharmaceutique et la légèreté criminelle avec laquelle a été pris le Sida, à l’époque où c’était juste un “cancer gay”.

Ça sent un peu la dissert’, c’est secos et trop complexe pour accrocher aux accoudoirs. Mais par les temps qui courent (oui oui), c’est quand même salutaire de voir un scénario s’écarter des sentiers battus.

Au final, le vrai manque du film, c’est peut-être un peu d’émotion. De la vraie, pas celle un peu artificielle de Jennifer Garner qui fait des trous dans son mur en pleurant. Parce que l’histoire est longue, sifflée sur l’air du biopic et pas toujours intéressante, on oublie de s’attacher aux personnages, sans trop savoir s’ils sont des combattants de la liberté, ou des businessmen cyniques.

Un peu comme les producteurs d’Hollywood. Sauf qu’eux on se doute quand même.

En Bref : Il faut aller voir Dallas Buyers Club. Parce que les acteurs se démènent, parce que l’histoire est inédite et parce qu’il y a des bonnes vannes. Mais franchement, le passage américain du réalisateur de C.R.A.Z.Y est une déception.

Tout est relatif. Si c’était un film Guy Ritchie, je crierai au miracle.

La vie d’Adèle. Lesbien raisonnable ?

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Faut-il aller voir La vie d’Adèle. Chapitre un et deux ?

Commençons tout de suite par évacuer le buzz : les méthodes d’Abdellatif, les rancoeurs de Léa et l’amertume de Julie, c’est intéressant mais quand je suis assis dans mon siège rouge ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. La lumière éteinte, il n’y a que le film qui compte.

Il commence pas terrible.

Adèle promène son air ahuri dans un lycée qui s’ennuie. Kechiche filme son visage, puis ses yeux, ses lèvres. Adèle mange des pâtes. Adèle s’emmerde. Adèle mange un kebab. Adèle fait l’amour. Et comme tous les ados, Adèle se demande ce qu’elle fout là. Nous aussi.

Obsédé par les plans serrés, le réalisme de chaque scène et la nourriture, Kechiche commence par étouffer le spectateur. On regarde. Un peu agressés de passer notre temps dans les narines d’Adèle, mais on reste parce que tout le monde joue plutôt juste, et parce que merde, c’est la Palme d’Or.

Et puis Adèle tombe amoureuse. Et on la comprend : face à elle, pour la première fois de sa vie, Léa Seydoux joue bien. Loin des rôles de femme fatale qui ne lui vont jamais, la couverture de magazine interprète une séductrice avide et bien née. Probablement bien plus proche d’elle que les filles du peuple libérées qu’elle campe habituellement, le rôle la transcende.

Passe une scène de sexe interminable et un peu moche. Bon. Papy Kechiche se fait plaisir en nous imposant un concert de ventouse comme on en avait pas entendu depuis nos premières pelles maladroites.

Et le film commence.

Rapidement, on comprend que l’on est pas là pour la beauté du geste, la couleur des sentiments ou la richesse des cadres. On est là pour l’émotion, brutale, pure et ultra-violente. On est là pour l’amour. Pas celui du cinéma ou des poèmes à l’eau de rose, mais celui qui défonce l’estomac, qui empêche de dormir et qui fout le vertige.

Il suffit de quelques scènes pour que le procédé du réalisateur prenne tout son sens. Dés le mi-temps du film, on se fout pas mal des plan-serrés, de la bouffe ou du sexe. On est suspendu. Aux yeux d’Adèle, aux lèvres d’Emma, à leur amour, si réaliste, si juste, si incroyablement juste qu’on a l’impression de le vivre.

Dans le dernier tiers, on n’a plus conscience d’être assis dans une salle de cinéma. On est Adèle. On est amoureux, on respire à peine et il s’en est fallu de peu pour que je n’hurle pas dans la salle pour supplier Léa Seydoux de ne pas me quitter. Séparation. Retrouvailles. Tout le monde pleure et deux scènes font leur entrée dans l’histoire du cinéma.

Puis le film s’arrête là. Sublime. Au milieu d’une tornade. Et on est bien incapable d’expliquer où sont passés les trois heures qu’il était censé durer. Je ne sais toujours pas d’ailleurs. Rien que d’y penser, j’ai mal au bide.

En Bref : Il faut aller voir La vie d’Adèle. Parce qu’il y a peu d’oeuvres d’art qui peuvent se vanter de faire ressentir l’amour fou avec autant de puissance. Parce qu’Adèle Exarchopoulos méritait aussi le prix d’interprétation féminine et tous les Oscar du monde. Parce que s’il y a de la beauté quelque part dans le monde, elle est pile au milieu de l’amour et de la violence. Un plan fixe que Kechiche filme pendant trois heures, avec une sensibilité à faire chialer des aurores boréales.

La vie d’Adèle est la preuve que le septième art est plus fort que les autres. La vie d’Adèle rappelle que le terme de chef d’oeuvre n’est pas une simple coquetterie de journaliste. La vie d’Adèle fait partie des plus beaux films qu’il m’ait été donné de voir.

Et putain, j’en ai vu.

L’inconnu du lac. Le lac des pines.

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Faut-il aller voir L’inconnu du lac ?

C’est l’histoire d’une bande de mecs qui baisent dans les bois. Entre deux roulades dans les épines, ils glandent sous les pins, et dorment sur la plage, les couilles à l’air. Dans ces plans-culs planqués, on trouve aussi des hommes assez naïf pour tomber amoureux. Mais la plupart du temps, ils finissent par crever.

J’ai tellement débattu de ce film que je ne sais plus trop ce que j’en pense. Au départ, j’allais juste le voir pour faire la nique aux curés et leurs manifs. Il y avait aussi ce prix de la mise en scène au festival Un certain regard, la belle réputation du réalisateur et la mi-molle de la presse intello. Voyons-voir.

Calibré pour être intimiste et vu par personne, le film se retrouve donc au centre des débats, aidé par une réputation sulfureuse, quelques pipes en gros plan et une éjac face-cam dont on débat plus que du reste.

Tellement de ramdam en fait, qu’on oublierait presque le film. Un huis-clos théâtral, qui joue sur la répétition et le minimalisme pour aborder la grande question de l’amour fou. C’est le propos du réalisateur : “L’amour c’est très fort, même quand c’est pas vraiment de l’amour”.

Un peu court, mais moins con que ça en a l’air : le héros, gentil naïf qui veut juste dîner et dormir avec ceux qu’il aime, reflète probablement quelque chose sur la solitude de l’homme moderne. Il y a pas mal de bonnes petites vannes et aux deux tiers, un personnage de flic montre aussi que le réalisateur a du recul sur son sujet.

A part ça, on s’emmerde quand même pas mal. L’ultra-réalisme des scènes de sexe est affadi par des couchers de soleil ringards, la mise en scène regorge d’artifices convenus et le final achève de souligner l’absence d’effort dans la réalisation.

“Michel ? Michel ? Michel ?”

C’est la dernière phrase du film, et on ne peut pas dire que son propos aille beaucoup plus loin.

En Bref : Il ne faut pas aller voir L’inconnu du lac. C’est assez vain, plutôt moche et jamais vraiment crédible.

Dommage, parce qu’il y a quand même quelques jolis plans et une plongée dans un univers assez inédit au cinoche. On peut aussi saluer une forme de courage, dans la volonté de mettre tous les acteurs à poil, sans pour autant réaliser un porno-gay.

De là à y voir “un palimpseste tour à tour comique et grandiose, la trace d’une épopée flibustière”, faut vraiment bosser pour Libé.