Mia Madre. Deuil another day.

Faut-il aller voir Mia Madre ?

J’étais peinard dans mon canapé, divaguant sous codéine, en train de rater ma piqûre pour la troisième fois, lorsqu’un fantôme est venu me rendre visite. “Κρίνει φίλους ὁ καιρός”, ânonna le spectre. C’est ainsi que je reconnu l’âme errante des Cahiers du Cinéma. Vous l’avez peut-être déjà croisée : elle claudique en bégayant du grec dans le Quartier Latin depuis la mort de la Nouvelle-Vague (qui surgit tragiquement, juste après sa naissance).

“Sinistre éclopé, souffla le fantôme. Tu es en train de rater le plus grand film de l’année”. Il brandissait devant moi son magazine, où l’on pouvait discerner le classement des films les plus chiants de 2015, comme chaque année. “Le numéro 1, c’est une dinguerie”, précisa le spectre dans un nuage de Spritz et le café – il avait encore passé sa nuit à hanter le Café de Flore.

Tremblant de peur, j’essayais de garder mon sang-froid : “Tu parles du Moretti ? Un film sur la mort et le cinéma en Italie qui a fait tousser cinq critiques à Cannes ? Tu veux tuer les dix lecteurs qu’il me reste (bonjour maman !) ? Les gens s’en foutent de Nanni Moretti ! Ils veulent du James Bond ! Ils veulent du Star Wars !” Je n’allais pas me laisser impressionner par ce poltergeist ringard : chaque année il essaie de me faire voir un film d’Apichatpong Wheerasethakul.

“Même si ma jambe me permettait de marcher jusqu’au cinoche, je sais déjà ce que j’y verrais, enchaînais-je. Un film sans enjeu, où les personnages flottent un peu, sans vrai fil conducteur. L’image serait aussi plate qu’une soirée sur France 3 et les dialogues aussi mous qu’un après-midi chez Starbucks.” Le fantôme se gonfla de rage : “C’est un film bouleversant ! Poétique ! Politique ! Moretti pose les grandes questions sur la mort et le cinéma. Toute la critique a adoré ! Mêmes les social-traitres de Positif !”

“Emouvant ? Moretti ?” Je lâchais un grand rire sardonique. “Ce mec est un glaçon ! Il est trop bien élevé pour se laisser aller à filmer de l’émotion. Je parie que tes “grandes question”, c’est une femme -forcément hystérique- qui se cherche une raison de vivre, se demande à quoi sert le latin et quel est le sens du cinéma. BORING ! Moi je veux des larmes, du sang et du sperme ! Moretti, c’est du Kechiche pasteurisé.”

Gêné par ma diatribe. Le spectre s’en alla en traînant les pieds, derrière lesquels l’intégrale DVD des films de Godard roulait tant bien que mal au bout de sa chaîne. Un peu honteux d’avoir insulté mon ennemi préféré, j’ai donc pris mes béquilles à deux mains pour aller m’envoyer Mia Madre.

Ben j’avais raison.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Mia Madre. C’est élégant comme un ballet russe, c’est à dire froid, sans âme et pas vraiment mis en scène. Les acteurs sont parfaits, mais l’image est particulièrement insignifiante et on ne parvient jamais vraiment à comprendre ce que les quatre scénaristes essaient de nous dire sur le cinéma, l’amour et la mort. Rien ?

A force d’éviter les clichés, Moretti évide son film, et il n’y reste plus que des petites saynètes froides, qui font parfois sourire, mais qui ne bouleversent jamais.

Dommage, parce que ça m’a fait super mal de m’y traîner.

La Grande Belleza. Comédie Rome Antique.

la-grande-bellezza-toni-servillo-in-una-scena-272271Faut-il aller voir La grande belleza ?

Jep Gambardella est le prince du cool. Il s’emmerde en buvant du rosé dans un hamac. Il est riche, célèbre, respecté, romain. Il a des chemises. Il est malheureux.

Depuis Il Divo on sait que Paolo Sorrentino est le meilleur réalisateur italien. On sait aussi qu’il est quasiment invaincu dans le domaine du montage en musique. Malheureusement, on sait aussi que, malgré son talent inestimable, Paolo Sorrentino fait des films super chiants. Parce qu’ils commencent comme des chefs d’oeuvres et que ils ne se terminent jamais, du moins, jamais avant que l’on ne s’endorme.

Celui-ci fait peur : un dandy erre dans Rome et ça dure 2h22. On y parle d’art contemporain, du sens de la vie et de la mort du sens en descendant du chianti. Il m’a fallu pas mal de courage pour rentrer dans la salle, et ça fait deux semaines que je suis infoutu d’en écrire la critique.

“La Grande Beauté” C’est le thème. Le nez en l’air (qu’il a volontaire), Jep Gambardella la cherche en vain, en se demandant s’il va réussir à écrire un deuxième livre. Autour de lui, des intellos vieillissent, des couples dévissent et les vertus s’en vont. Tout ce joli monde fait la fête pour oublier que la vie c’est d’la merde, mais Jep garde le sourire.

Il est cynique, désabusé, flottant mais il prend encore le temps de regarder les gens dans la rue. Avec lui, on flâne. On s’arrête pour regarder une fille qui passe, une bonne soeur qui joue à cache cache ou une strip-teaseuse qui flotte. Et elle est là, un peu, la Grande Beauté.

Avec un sens du cadrage idéal, un montage redoutable et le dosage parfait entre profondeur et dérision, Paolo Sorrentino passe les deux premiers tiers de son film à tendre vers le sublime, et bien souvent, à l’atteindre. Pas la peine de sortir vos lunettes cerclées pour me parler de Pasolini et Fellini, ça m’emmerde et on s’en fout. C’est unique, beau, drôle, touchant, juste. Du cinéma.

Et puis, au détour d’une scène d’enterrement, Paolo fait pareil que d’habitude. Il continue, quand il aurait fallu couper. Rêves douteux, religion, redites, amours perdus… Il s’étire, il s’étale. Et au final, comme d’hab, on s’ennuie, verts de rage de voir un des plus grands films de l’année s’auto-détruire devant nos yeux.

Dans un dernier sursaut de talent, le réal réussit à sauver la fin, pour nous laisser face à son joli générique, frustrés, un peu perdus, mais bouleversés quand même.

En Bref : Il faut aller voir La Grande Belleza. A condition d’accepter de roupiller un peu pendant les trente dernière minutes, et sous réserve de ne pas s’obstiner à y trouver un sens caché.

A ce prix-là, vous assisterez à l’un des plus grands morceaux de bravoure cinématographique de l’année. Un film trop, un film débordant dont certaines scènes inoubliables vous feront ressentir cette beauté bouleversante qui vous prend parfois à la gorge lorsque vous marchez seul dans une ville où la nuit tombe.

La solitude des nombres premiers. Craquage à l’italienne.

Autiste reading

Faut-il aller voir La solitude des nombres premiers ?

Mattia a des cicatrices sur les bras. Alice en a sur le ventre. Tout le monde est triste. La vie est moche. La musique est trop forte. La maladie rôde. Les filles sont anorexiques et les mecs prennent du lard. Tout le monde a des cernes, les clowns font peur et les adultes sont cons. Alice et Mattia vont-ils s’aimer pour toujours ?

Construit sur 4 époques différentes, ce film italien indépendant raconte l’histoire impossible de deux gosses maudits. Blessés dans l’enfance, boiteux à l’âge adulte, ils sont séparés du monde par une paroi de verre. Leur seul salut, c’est l’autre, mais ils préfèrent se fuir et pleurer.

Comme son nom l’indique, La solitude des nombres premiers est un film qui se la pète. Dans le bon sens du terme d’abord : l’histoire est filmée comme un thriller et mise en scène comme un film d’horreur. Désagréable, choquante et oppressante, la musique participe à rendre le spectateur mal à l’aise. Rien n’est beau, tout est laid, mais il faut tout de même un putain de talent pour clouer au siège de la sorte.

Et pourtant, le film est mauvais. Au sens profond du terme. Il est vicieux, sadique. Il est méchant. Parce que le malheur est plus cinégénique que la joie, parce que les gens heureux ont l’air con, le réalisateur décide de tout balancer sur ses personnages. Complaisant, larmoyant et trash, le scénario nous assène que certaines personnes n’ont pas le droit au bonheur. Une ligne fixe, qu’il ne quitte jamais. Et ça dure 2h30.

Original au départ, le film en devient répétitif, sans surprises et insupportablement lourd. Et pour faire des images fortes, rien de vaut des images dégueulasses. A force, on se détache de l’histoire et on se cache les yeux quand c’est trop dur. Comme lors d’une après-midi pourrave passée avec mon colloc débile à surfer sur “bonjour les moches”.

Naze.

En Bref : Il ne faut pas aller voir La solitude des nombres premiers. Formellement brillant, ce film coup de poing tape dans le vide, trop fort et trop longtemps. Les malédictions, c’est des conneries. En s’acharnant gratuitement sur ses personnages pour prouver sa théorie fumeuse, le réalisateur oublie la vie. Les personnages passent leur temps à bader devant une glace en blâmant leur malchance, alors qu’il leur suffirait de sourire un peu et de regarder les autres.

Et un film sans espoir n’a rien à nous apprendre.