Sleeping Beauty. La belle au bois bandé.

Age canon X

Faut-il aller voir Sleeping Beauty ?

A priori, ce film est une cible parfaite pour les chasseurs de snobs. On y parle de cul, de vieillesse et de mort d’une façon malsaine et cérébrale. Des personnages improbables citent des comtes philosophiques face caméra avant de se mettre à poil. La mise en scène est lente et la chaire est triste. Manque plus qu’un Ours d’Or au compteur et ça ferait un parfait nanard pour faire tressaillir les critiques des Inrocks.

Mais non.

Au départ Sleeping Beauty ressemble à un Marc Dorcel intello. On y suit les tribulations d’une étudiante un peu cintrée qui passe son temps à photocopier des dossiers et à se faire tringler par des hommes d’affaires dans des bars glauques. Un jour elle se fait engager pour un job étrange qui consiste à prendre des somnifères pour s’endormir toute nue à côté de vieillards impuissants avec la seule garantie qu’il n’y aura pas de pénétration à la clef.

Précieuse, travaillée et dérangeante, la mise en scène donne tout de suite un souffle mystérieux et hypnotisant à l’histoire. Dés le premier plan et l’apparition du titre sur l’image, Julia Leigh, la réalisatrice impose un regard doux et percutant. Au centre de ces cadrages très soignés, Emilie Browning accepte toutes les tortures que lui impose la réalisatrice et développe un vrai sens du jeu (qu’on avait pas vraiment senti dans Sucker Punch).

Dans cette belle parure, Sleeping Beauty développe une réflexion glaçante sur l’état des vieux et les errances de la jeunesse. Coquille vide et diaphane, la héroïne ne sait vivre autrement que par une séduction mortifère qui la laisse toujours plus détruite. Face à elle, des hommes mourants tentent d’attraper une dernière étincelle de jeunesse à son contact. Certains l’étreignent, d’autres l’insultent, mais tous se heurtent au miroir de leur propre déchéance.

Capitales, ces scènes de non-sexe sont d’une violence inouïe. La confrontation de cette poupée gonflable et de ces squelette fatigués résonne comme un hurlement déchirant. Sans une goutte d’espoir, la réalisatrice filme le nihilisme de la jeunesse et les frustrations du temps qui passe avec une précision clinique, cynique et ultra-réaliste.

Après cet uppercut, le film se termine sans laisser de note explicative. On est légitimement perdu. Forcé de comprendre nous-même ce que l’on a voulu nous dire. Derrière moi, deux spectateurs hurlaient de rire devant “une telle daube”. Moi je suis resté jusqu’à la fin du générique, sonné.

En Bref : Il faut aller voir Sleeping Beauty. Mais je ne sais pas trop vous dire pourquoi. Je ne sais même pas si j’ai aimé. Surtout, je ne peux pas vous garantir que ne reviendrez pas ici pour vous plaindre. En fouillant dans les tiroirs de l’âme le scénario assène des vérités que l’on préfère bien souvent ignorer.

Pourtant il y a quelque chose de beau dans ce portrait désespéré des frustrations humaines et ce premier film australien ne ressemble à rien d’autre. Derrière ces airs de porno sulfureux pour bobos voyeurs, il cache une vision tétanisante de la vie.

Stanley Kubrick est vivant. Il s’appelle Julia Leigh.