Fidelio. Infidelio.

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Faut-il aller voir Fidelio, l’odyssée d’Alice ?

Alice aime la mer et son amoureux. Elle aime aussi les marins, même mariés, même moches, ou presque mineurs. Alice aime faire l’amour, amarrée ou en mer. Au point de se faire du mal et de se retrouver dans la merde.

Faut-il être fidèle dans son couple, où s’envoyer des marins ? Ou des pompiers ? Ou des inconnus qui nous ont souri ? La question a l’air bête, mais je parie que tu te l’es déjà posée. Surtout le jour où cette pom-pom girl t’a fait coucou, un jour que t’avais réussi un panier à trois points, dans ton rêve.

Parenthèse :

Selon Google Analytics, le blog est lu par une part quasi-égale d’hommes et de femmes (54-45, plus 1% d’animaux très agiles). Selon tes préférences, tu peux donc remplacer les marins par des pom-pom girls, des pilotes de chasse, des chasseurs alpins ou des loutres à deux têtes, si c’est ton truc. On est en 2015. Libérez-vous !

“Libérez-vous !” nous dit Alice. Et la réalisatrice approuve, parce qu’elle ne veut pas transformer son film en gigantesque leçon de morale. C’est léger, c’est frais, plutôt joli, un peu chiant. Mais Alice est belle, qu’elle en profite ! On la regarde faire du bateau, réparer des machines et se taper des machins. C’est cool.

“Comment peut-on faire pour n’avoir qu’un seul homme ?” se demande-t-elle dans les bras du capitaine.

“Coucou”, répond le capitaine, qui n’écoutait pas du tout, “On baise ?”

Alors ils recommencent. Parfois il faut réparer des trucs sur le bateau, il y a des Philippins qui font du karaoké, des mecs un peu chelous, le journal d’un mort et un marseillais avec les dents du bonheur. “Coucou” disent les mouettes. Mais le capitaine intervient : “On baise ?” Ah oui bon alors on re-baise. C’est bien quand même, ça fait du bien.

Et voilà.

Je sais bien que je n’ai pas répondu à la question du départ. Le film non plus. Parce qu’il fait tout pour éviter la pesante réponse morale, il choisit de ne pas donner de réponse du tout. Ou alors, le minimum : “On peut être en couple, et s’envoyer des marins. Mais il faut faire attention à ne pas se faire griller”.

J’ai des copains qui pensent pareil. Mais ils ne prennent pas 1h37 pour le dire.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Fidelio, l’odyssée d’Alice. Et pourtant c’est sympa, plutôt frais, pas mal filmé et bien joué. On l’aime bien, cette Alice légère et forte, qui mange la vie par les deux bouts. On n’a même pas envie de lui dire de rentrer dans le rang. Ils sont jolis les marins, c’est pas grave tout ça… Mais ça ne fait pas un film.

Et à force de flotter, l’histoire finit quand même par faire du sur-place. On se demande un peu si le capitaine sait où il nous emmène, à part dans la cabine d’Alice, en slip kangourou. Et comme disait Jacques Attali dans Les Anges de la Télé-réalité :

“Pour qui ignore vers quel port il navigue, nul vent n’est jamais favorable.

On baise ?”

Les lignes de Wellington. L’empire contre-attaque.

Faut-il aller voir Les Lignes de Wellington ?

Les quoi ?

Bah oui, malgré son casting de malade, son ampleur historique et la réputation de son auteur, personne n’a entendu parler de ce film. D’ailleurs, ça a de quoi laisser perplexe : Mathieu Amalric, John Malkovich, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Melvil Poupaud, Michel Piccoli, Marisa Parades, Vincent Perez, Elsa Zylberstein, Chiara Mastroianni et une palanquée d’autres acteurs incroyables dans un même film et la bobine est visible dans une petite poignée de salles parisiennes.

Au même moment, nos écrans sont envahis de nanards potentiels à l’ambition proche de zéro, interprétés par des tocards de seconde zone et réalisés par des affairistes sans talent ni vision. Finalement, un film à succès, ce n’est pas un bon film, c’est un film omniprésent dans les salles, avec une bonne campagne de com dans le métro et des invités au Grand Journal.

Et pour oser dire ça en novembre 2012, faut une sacré paire de guirlandes.

Si vous faites partie des cinéphiles intellos (le marqueur se situe à deux films de Lars Von Trier dans ta dvdthèque, bâtard), vous sautez probablement déjà sur place à la vue de l’équipe technique du film : Les Lignes de Wellington est le dernier projet inachevé du réalisateur chilien Raoul Ruiz, réalisé in fine par sa femme Valeria Sarmiento.

Inconnu du grand public (le marqueur se situe au niveau de ma mère-grand que j’avais emmenée voir Les Choristes en 1964, Big Up mamie) Raoul Ruiz fait délirer la critique, et du coup, je l’ai découvert posthume à travers sa femme. Et d’ailleurs, on s’en fout.

Pendant deux heures trente, on suit les errances de plusieurs soldats paumés dans les collines portugaises pendant que les armées jacobines de Napoléon se rapprochent dangereusement de Lisbonne. Petit budget, gros cerveau, les batailles sont donc remplacées par des dialogues. C’est pas plus mal.

Pourtant, malgré un formidable plan-séquence initial et l’élégance perpétuelle de l’image, on peine un peu à tripper au début. Il y’a plein de mecs avec des voix offs en plusieurs langues qui discutent dans ta tête, John Malkovich parle de peinture et les portugais dansent mollement autour du feu. Et puis on s’attache. Presque comme dans une série, tous les personnages révèlent leurs personnalités, leurs forces et leur faiblesses. Et puis comme ça, l’aventure devient passionnante.

A force de voguer, on ne sait plus trop pourquoi les hommes se battent ni le camp que l’on préfère. On regarde ces personnages perdus se débattre avec leurs pulsions, leurs peurs et leur honneur. Point de vue chilien sur l’histoire européenne, le film ne tente pas de donner du sens ou des valeurs héroïques à une guerre qui n’en avait pas beaucoup. Il raconte, observe et ausculte la guerre, mais il révèle des morceaux de merveilleux dans chaque parcelle de vie.

Et au milieu de cette grande boucherie absurde, la réalisatrice nous offre même un message presque optimiste. Les idéaux sont morts, les drapeaux sont ridicules et les hommes sont des bêtes, mais tant qu’il y’aura des enfants pour écouter les histoires et des rigolards pour s’envoyer en l’air, on n’aura pas perdu tout espoir.

En Bref : Il faut aller voir Les Lignes de Wellington. Parce que ça faisait longtemps qu’on avait pas vu de grand film choral historique, parce qu’on y voit jouer une dizaine d’acteurs exceptionnels et parce qu’on oublie parfois qu’avant d’être une grande partouze néo-libérale, l’Europe était un champ de bataille.

Finalement, je ne sais pas si Raoul Ruiz et sa meuf sont des cinéastes intellos. Mais il y a bien longtemps que Spielberg et Scorsese n’ont pas réalisé une fresque historique d’une telle ampleur.

Laurence Anyways. To bite or not to bite ?

Poupaud Poupon

Faut-il aller voir Laurence Anyways ?

Elle va pas être simple à écrire celle-là.

C’est l’histoire d’un couple moderne. Elle s’appelle Fred, il s’appelle Laurence. Il aimerait bien être “elle”, sans pour autant quitter Fred. Car non seulement Laurence est une femme dans un corps d’homme, mais Laurence est aussi lesbienne.

Il vient d’avoir 23 ans et il sort un nouveau film, présenté à Cannes, comme les deux précédents. Promis, quand il aura passé 25 ans, j’arrêterai d’ouvrir mes articles sur l’âge de Xavier Dolan, mais la précocité du réalisateur Québécois ne cesse de m’impressionner.

De m’énerver aussi. Dés les premières images, on retrouve ce style précieux et ultra-travaillé qui rend certaines scènes à la limite du supportable. Ralentis, couleurs saturées, dialogues incompréhensibles et hystériques sur de la musique omniprésente et criarde. Au bout de cinq minutes, j’étais à deux doigts de quitter la salle.

Pire, les erreurs de montages grossières (et probablement voulues, bien-sûr) se succèdent aux plans mal-composés, aux pistes mal-mixées et aux zooms très moches. De temps en temps, la caméra est brillante, mais le tout regorge tellement d’esthétisme qu’il est difficile d’oublier les artifices pour écouter l’histoire.

Et puis l’histoire surgit quand même. Elle est bouleversante.

A l’inverse de ses premiers films, Dolan laisse tomber le côté narcissique du jeune homme qui raconte ses histoires de coeur. Cette fois, il reste derrière la caméra. Par des procédés efficaces de mise en scène, il nous fait rentrer sous la peau de ce prof en crise d’identité qui veut être elle-même, sans perdre celle qu’il aime. Agaçante, l’histoire d’amour devient fascinante, puis déchirante.

Sans disserter, le film interroge le spectateur. Peut-on vraiment aimer au-delà de l’aspect physique ? Les transexuels sont-ils condamnés au malheur ? Sont-ils fous ou simplement maudits ? Comme dans l’excellent Tomboy, on regarde “la normalité” de l’extérieur, comme un poids absurde et blessant. Laurence devient marginal, puis marginale, ni par envie ni par goût, mais parce que la société l’y condamne.

Et puis le film s’égare dans une histoire qui traîne en longueur avant de terminer sur une fin à tiroir qui ne conclut pas grand chose. Mais on pardonne, bizarrement. Car cet énorme foutoir inégal semble porté par des scènes inoubliables et un sens inné du cinéma.

En Bref : Il faut aller voir Laurence Anyways. Derrière son stylisme un peu fatigant et ses effets à deux balles, Xavier Dolan n’oublie jamais son histoire, son propos et ses personnages. Plus vivants que jamais, ces derniers hantent nos têtes longtemps après la projection.

Face à l’excellent Melvil Poupaud, la Québécoise Suzanne Clément multiplie les registres, passe de la rage à la fragilité en un clin d’oeil et livre une prestation hypnotisante d’un bout à l’autre.

Si on ne la revoit pas bientôt chez les plus grands réalisateurs français, je change de sexe.