Dheepan. Dheep impact.

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Faut-il aller voir Deephan ?

C’est l’histoire d’un tigre dans la jungle urbaine… C’est… C’est l’histoire d’un concierge allumé… Bon. C’est une histoire pleine de… banlieue commun. Oh la la. Et si, au fond, c’était juste une histoire tamoul ?

Après tout, c’est la rentrée, les feuilles tombent, winter is coming, je vais spoiler la fin du film et t’as une chance sur deux de divorcer dans dix ans. Tu veux quoi ? De l’humour ? Mais la vie est pas drôle lapin !

C’est exactement ce que se dit Dheepan, debout au bord d’un feu de bois, ou les allume-vite ressemblent à des squelettes. “Le monde est dur, marmonne Deephan. Mais quitte à y vivre, autant le faire à Poissy”. Dont acte. Sri-Lanka, Bateau, Poissy.

Acte deux. Affublé d’une famille en toc, Dheepan trie du courrier dans une barre. Il regarde l’ombre de sa femme qui se douche, convainc sa fille d’aller à l’école et manque d’humour quand on le critique. Au fond, Dheepan est devenu un peu français.

Et en jouant la famille, la famille se prend au jeu : Dheepan tombe amoureux de sa femme, s’attache à sa fille et rigole avec son voisin. L’idée est simple, mais assez brillante. Tout cela est joliment filmé, la mise en scène est pudique et le film résonne forcément avec le parcours de tous ces migrants qui se bagarrent contre la guerre, la crise ou Nadine Morano. Une histoire poignante, si on parvient à slalomer entre les stéréotypes.

Jacques Audiard se démerde pas trop mal.

Et puis il se mange un poteau. Un gros même.

Dans sa dernière partie, Deephan décide de rendre hommage à Die Hard, dans un remake sri-lankais de La Tour de Crystal. C’est l’enfer. Pistolet au poing, Dheepan dézingue des dealers kalachnikés, en pleurnichant dans une cage d’escalier. Jamais crédible, Vincent Rottiers joue au parrain, sans avoir les épaules d’un filleul.

C’est naze. On ne sait plus vraiment ce que le film veut nous raconter. Deephan fait des trous dans une brouette, dans le désarroi le plus complet. Et on commence à regarder nos pieds, gênés.

Palme d’or ? Putain. Ils nous emmerderont vraiment jusqu’au bout ces foutus frères Coen…

En Bref : Il faut aller voir Dheepan. Ouais. Parce qu’en ce moment les vaches sont pas grosses et parce que malgré la parodie finale de Walker Texas Ranger, Jacques Audiard reste malgré tout un très bon metteur en scène. Mais par pitié, retirons lui ce flingue des mains, plus il vieillit, moins il sait s’en servir.

Quant au happy end ridicule, filmé dans des vapeurs blanches et les sourires d’enfants, c’est un peu comme la nuit où j’ai dansé tout seul avec un tabouret à La Souris Verte : on va dire que j’étais bourré et que je m’en rappelle plus.

Winter Sleep. Cappadoce rebelle.

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Faut-il aller voir Winter Sleep ?

Evidemment qu’on est méfiants ! La Palme d’Or, des Turcs intellos et toute la critique qui hurle au chef d’oeuvre, comme une jolie meute pavlovienne. Mais justement, que nous dit-elle ?

“Modification Dostoïevskienne”, “Huis-clos mélancolique Antonionien”, “Tchekhov et Bergman réunis”… Comme si tous les gros relous de la presse française s’étaient battus pour défendre ce très long-métrage. Et quand leurs articles sont aussi imbitables, ce n’est pas uniquement parce qu’ils écrivent en frottant leurs claviers avec une brosse à dent. Non, souvent, c’est parce qu’ils ont dormi pendant le film.

En langage de critique cinéma, ça se traduit vite : c’est chiant. Ou, comme le dit plus finement l’Humanité, le film utilise “les nouvelles techniques au service de l’approfondissement du rendu à l’image de paysages mentaux face au non-sens de l’existence”. Chiant. C’est chiant.

Winter Sleep dresse le portrait aride d’un vieux con au crépuscule de sa vie. Ce faisant, l’auteur nous impose une bonne dizaine de discussions interminables sur le mal, le bien, l’amour et les chevals. C’est tellement long que l’on se surprend parfois à cesser de lire les sous-titres pour se laisser bercer par la jolie mélodie de la langue turque.

Et ça discute. Et tout le monde gigote sur des canap’. On finit par se demander si on ne regarde pas la version anatolienne d’Un jour, un destin : un joli plan, une lampe derrière, et un mec qui parle. Mais nous on a jamais eu la Palme d’Or.

Au milieu de tout ça, il y a des plans sublimes. C’est vrai. Et une discussion d’une intensité folle entre un couple déchiré, qui nous renverra tous à nos propres démons intérieurs. Mais le réalisateur ne va jamais jusqu’au bout. Il touche à tout : la morale, l’égoïsme, l’idéalisme, un peu de religion. Et il laisse tout cela flotter en l’air. Content de lui.

Mais que veut-il nous dire au juste ? Que la vieillesse est un naufrage ? Que le cynisme est une tare ? Que les acteurs sont prétentieux ? Que parfois il neige en Turquie et qu’à ce moment-là il fait froid ?

Nous voilà convaincus. Autre chose ?

En Bref : Il ne faut pas aller voir Winter Sleep. C’est poseur, froid et un peu vain. On dirait un film d’Asghar Farhadi, sans le souffle, ni l’intensité, ni la force morale.

Oui, il y a de la beauté, de la vérité et des plans magnifiques dans ce film. Mais ils sont noyés dans une brume misanthrope et une réthorique prétentieuse.

Le cinéma, c’est des corps qui bougent. Pas des mecs qui parlent.

La vie d’Adèle. Lesbien raisonnable ?

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Faut-il aller voir La vie d’Adèle. Chapitre un et deux ?

Commençons tout de suite par évacuer le buzz : les méthodes d’Abdellatif, les rancoeurs de Léa et l’amertume de Julie, c’est intéressant mais quand je suis assis dans mon siège rouge ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. La lumière éteinte, il n’y a que le film qui compte.

Il commence pas terrible.

Adèle promène son air ahuri dans un lycée qui s’ennuie. Kechiche filme son visage, puis ses yeux, ses lèvres. Adèle mange des pâtes. Adèle s’emmerde. Adèle mange un kebab. Adèle fait l’amour. Et comme tous les ados, Adèle se demande ce qu’elle fout là. Nous aussi.

Obsédé par les plans serrés, le réalisme de chaque scène et la nourriture, Kechiche commence par étouffer le spectateur. On regarde. Un peu agressés de passer notre temps dans les narines d’Adèle, mais on reste parce que tout le monde joue plutôt juste, et parce que merde, c’est la Palme d’Or.

Et puis Adèle tombe amoureuse. Et on la comprend : face à elle, pour la première fois de sa vie, Léa Seydoux joue bien. Loin des rôles de femme fatale qui ne lui vont jamais, la couverture de magazine interprète une séductrice avide et bien née. Probablement bien plus proche d’elle que les filles du peuple libérées qu’elle campe habituellement, le rôle la transcende.

Passe une scène de sexe interminable et un peu moche. Bon. Papy Kechiche se fait plaisir en nous imposant un concert de ventouse comme on en avait pas entendu depuis nos premières pelles maladroites.

Et le film commence.

Rapidement, on comprend que l’on est pas là pour la beauté du geste, la couleur des sentiments ou la richesse des cadres. On est là pour l’émotion, brutale, pure et ultra-violente. On est là pour l’amour. Pas celui du cinéma ou des poèmes à l’eau de rose, mais celui qui défonce l’estomac, qui empêche de dormir et qui fout le vertige.

Il suffit de quelques scènes pour que le procédé du réalisateur prenne tout son sens. Dés le mi-temps du film, on se fout pas mal des plan-serrés, de la bouffe ou du sexe. On est suspendu. Aux yeux d’Adèle, aux lèvres d’Emma, à leur amour, si réaliste, si juste, si incroyablement juste qu’on a l’impression de le vivre.

Dans le dernier tiers, on n’a plus conscience d’être assis dans une salle de cinéma. On est Adèle. On est amoureux, on respire à peine et il s’en est fallu de peu pour que je n’hurle pas dans la salle pour supplier Léa Seydoux de ne pas me quitter. Séparation. Retrouvailles. Tout le monde pleure et deux scènes font leur entrée dans l’histoire du cinéma.

Puis le film s’arrête là. Sublime. Au milieu d’une tornade. Et on est bien incapable d’expliquer où sont passés les trois heures qu’il était censé durer. Je ne sais toujours pas d’ailleurs. Rien que d’y penser, j’ai mal au bide.

En Bref : Il faut aller voir La vie d’Adèle. Parce qu’il y a peu d’oeuvres d’art qui peuvent se vanter de faire ressentir l’amour fou avec autant de puissance. Parce qu’Adèle Exarchopoulos méritait aussi le prix d’interprétation féminine et tous les Oscar du monde. Parce que s’il y a de la beauté quelque part dans le monde, elle est pile au milieu de l’amour et de la violence. Un plan fixe que Kechiche filme pendant trois heures, avec une sensibilité à faire chialer des aurores boréales.

La vie d’Adèle est la preuve que le septième art est plus fort que les autres. La vie d’Adèle rappelle que le terme de chef d’oeuvre n’est pas une simple coquetterie de journaliste. La vie d’Adèle fait partie des plus beaux films qu’il m’ait été donné de voir.

Et putain, j’en ai vu.

Amour. Les vieux dans les vieux.

Faut-il aller voir Amour ?

Comme tout le monde, Anne va mourir. Son mari George aussi, mais dans plus longtemps. Alors il l’accompagne, il l’aide. Parce qu’elle est tout ce qu’il lui reste, parce qu’il lui a promis de ne pas l’emmener à l’hôpital ou – qui sait ? – peut-être parce qu’il l’aime encore.

C’est quoi l’amour ? Une jeune fille qu’on arrive pas à oublier en revenant du bal ? L’envie de casser la gueule de son nouvel amant ? L’envie de se réveiller a coté d’elle ? Celle de voir son nom près du mien sur le bail ? Celle d’arriver en courant à l’hôpital quand elle a perdu les eaux ?

Ou alors, est-ce que tout ça c’est trop facile ? Est-ce que l’amour, le vrai, c’est ce qu’il reste quand il ne reste plus rien ? Quand ils ne sont plus beaux, quand ils sont seuls, quand les enfants sont partis, quand elle est malade ? Passe le temps des cartes postales, des robes à fleurs et des grains de riz dans les cheveux. Mais reste-t-il de l’amour quand on ne le fait même plus ?

Michael Haneke, réalisateur aussi sadique qu’autrichien, aurait pu pousser le vice jusqu’à répondre non. Sombres, cyniques et sinistres, ses films aiment explorer la part d’ombre des humains sans beaucoup y distiller d’espoir. Il fallait donc du courage pour aller se taper cette palme d’or.

Mais j’avais tout faux.

Amour est un film d’une tendresse absolue. Sans mièvrerie, mais surtout sans pathos, Haneke raconte avec pudeur l’histoire d’un couple qui va mourir avant d’avoir arrêté de s’aimer. C’est beau, poignant et si difficile à raconter que presque aucun réalisateur ne s’y était risqué avant.

Car pour faire vivre l’intensité dramatique d’un appartement presque vide, les mouvements de caméra et autres stylisations intempestives sont superflus. Seuls comptent les dialogues, le rythme et les acteurs. Ils sont inoubliables.

Bien-sûr, c’est lent, pas très joyeux et un peu trop long, mais il n’est rien du film tire-larme et voyeuriste que l’on pouvait craindre. Au contraire, à notre génération de fils de divorcés, le film adresse un message inhabituel : parfois, l’amour ça marche.

En Bref : Il faut aller voir Amour. Lors de l’obtention de la Palme d’or par Haneke, j’ai beaucoup daubé sur le festival, son manque de courage et son obsession pour la grisaille intello. Je me suis gouré.

Malgré son apparence rugueuse et son sujet difficile, la Palme d’Or 2012 est un très beau film à l’intention admirable : aller chercher une mine d’espoir, là où beaucoup refusent même de regarder.

Le cinéma, dans sa définition la plus noble.