Tabou. Crocodile dandy.

Faut-il aller voir Tabou ?

Ça commence comme le purgatoire. Il fait noir et blanc, on est tout coincé dans un format 4:3, il se passe rien à l’écran et les gens parlent portugais avec l’accent espagnol. Des vieilles dames racontent leurs rêves dans des casinos déserts, il y a une grotte, on s’emmerde à mourir.

D’ailleurs, je me suis endormi.

Au bout d’une grosse demi-heure, le film entame sa deuxième partie. Je me suis réveillé d’un coup sec. En noir et blanc aussi, mais avec plus de noir, parce qu’elle se passe en Mozambique. C’est l’époque coloniale et le film raconte la jeunesse de la vieille femme du début. Avant d’être amère, elle était amoureuse, mariée et enceinte, mais pas toujours du même.

Surtout, cette deuxième partie africaine remonte aussi dans l’histoire du cinéma. Aux beaux contrastes noir et blanc du début, se substitue une image rapeuse, pleine de grain et les dialogues sont remplacés par une voix off et monocorde.

A priori, nous venons de passer du purgatoire à l’enfer. Et pourtant, cette deuxième partie s’appelle “Paradis”.

La critique s’immole de joie devant ce film. Comme d’habitude, elle est un peu hypocrite en prétendant ne pas s’être emmerdée dans l’interminable première demi-heure. Et pourtant, elle n’a pas complètement tort : par ses cadrages soignées, par son style résolument osé et par son histoire touchante, la deuxième partie de Tabou exceptionnelle.

Certes, on nous raconte encore une fois l’histoire des amants maudits, avec la couleur et les dialogues en moins. Mais c’est justement cette épure qui permet de se rendre à l’essentiel. Sans entendre les paroles, on ne voit que les regards. Et bien souvent, ce sont eux qui parlent le plus.

On était là, tranquille, en train de s’ennuyer devant un film intello, comme d’hab. Et soudain, nous voici émus, presque bouleversés devant cette histoire d’amour muette d’une simplicité biblique.

Remboursez !

En Bref : Il faut aller voir Tabou. En sachant qu’il faudra attendre la fin de la deuxième partie pour comprendre le sel de la première. Il faut y aller avec un peu de courage au départ, avant de se laisser porter par cette histoire d’amour qui touche sans jamais guimauver.

Et puis les filles, allez-y donc pour Carloto Cotta. Après Les lignes de Wellington, le dandy portugais continue de montrer qu’il est possible de faire des ravages sans se raser la moustache. Ça s’appelle le talent.

Les lignes de Wellington. L’empire contre-attaque.

Faut-il aller voir Les Lignes de Wellington ?

Les quoi ?

Bah oui, malgré son casting de malade, son ampleur historique et la réputation de son auteur, personne n’a entendu parler de ce film. D’ailleurs, ça a de quoi laisser perplexe : Mathieu Amalric, John Malkovich, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Melvil Poupaud, Michel Piccoli, Marisa Parades, Vincent Perez, Elsa Zylberstein, Chiara Mastroianni et une palanquée d’autres acteurs incroyables dans un même film et la bobine est visible dans une petite poignée de salles parisiennes.

Au même moment, nos écrans sont envahis de nanards potentiels à l’ambition proche de zéro, interprétés par des tocards de seconde zone et réalisés par des affairistes sans talent ni vision. Finalement, un film à succès, ce n’est pas un bon film, c’est un film omniprésent dans les salles, avec une bonne campagne de com dans le métro et des invités au Grand Journal.

Et pour oser dire ça en novembre 2012, faut une sacré paire de guirlandes.

Si vous faites partie des cinéphiles intellos (le marqueur se situe à deux films de Lars Von Trier dans ta dvdthèque, bâtard), vous sautez probablement déjà sur place à la vue de l’équipe technique du film : Les Lignes de Wellington est le dernier projet inachevé du réalisateur chilien Raoul Ruiz, réalisé in fine par sa femme Valeria Sarmiento.

Inconnu du grand public (le marqueur se situe au niveau de ma mère-grand que j’avais emmenée voir Les Choristes en 1964, Big Up mamie) Raoul Ruiz fait délirer la critique, et du coup, je l’ai découvert posthume à travers sa femme. Et d’ailleurs, on s’en fout.

Pendant deux heures trente, on suit les errances de plusieurs soldats paumés dans les collines portugaises pendant que les armées jacobines de Napoléon se rapprochent dangereusement de Lisbonne. Petit budget, gros cerveau, les batailles sont donc remplacées par des dialogues. C’est pas plus mal.

Pourtant, malgré un formidable plan-séquence initial et l’élégance perpétuelle de l’image, on peine un peu à tripper au début. Il y’a plein de mecs avec des voix offs en plusieurs langues qui discutent dans ta tête, John Malkovich parle de peinture et les portugais dansent mollement autour du feu. Et puis on s’attache. Presque comme dans une série, tous les personnages révèlent leurs personnalités, leurs forces et leur faiblesses. Et puis comme ça, l’aventure devient passionnante.

A force de voguer, on ne sait plus trop pourquoi les hommes se battent ni le camp que l’on préfère. On regarde ces personnages perdus se débattre avec leurs pulsions, leurs peurs et leur honneur. Point de vue chilien sur l’histoire européenne, le film ne tente pas de donner du sens ou des valeurs héroïques à une guerre qui n’en avait pas beaucoup. Il raconte, observe et ausculte la guerre, mais il révèle des morceaux de merveilleux dans chaque parcelle de vie.

Et au milieu de cette grande boucherie absurde, la réalisatrice nous offre même un message presque optimiste. Les idéaux sont morts, les drapeaux sont ridicules et les hommes sont des bêtes, mais tant qu’il y’aura des enfants pour écouter les histoires et des rigolards pour s’envoyer en l’air, on n’aura pas perdu tout espoir.

En Bref : Il faut aller voir Les Lignes de Wellington. Parce que ça faisait longtemps qu’on avait pas vu de grand film choral historique, parce qu’on y voit jouer une dizaine d’acteurs exceptionnels et parce qu’on oublie parfois qu’avant d’être une grande partouze néo-libérale, l’Europe était un champ de bataille.

Finalement, je ne sais pas si Raoul Ruiz et sa meuf sont des cinéastes intellos. Mais il y a bien longtemps que Spielberg et Scorsese n’ont pas réalisé une fresque historique d’une telle ampleur.