Mommy. Un fils à la patte.

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Faut-il aller voir Mommy ?

Le pire qui puisse arriver à un film, c’est que personne n’en parle. Mais le deuxième fléau qui le menace, c’est que tout le monde en parle.

Depuis Cannes, la quasi-totalité de la critique française bande pour Mommy, une bonne partie de la croisette aurait bien aimé lui filer la Palme d’Or et, en quelques mois, Xavier Dolan est devenu aussi hype que la barbe épaisse et les Air Max. Lui-même semble avoir tellement aimé son film qu’il a été déçu de n’obtenir que le Prix du Jury à Cannes.

Autant dire que ce film remplit tous les critères pour se faire dézinguer en ces lieux.

Mais gardons notre sang-froid. Malgré des débuts un peu moyens et une maturité géniale mais bancale, on avait quitté le jeune québécois sur un vrai très bon film. Alors j’ai ouvert mes chacras, et j’ai rentré dans le cinéma.

La première chose qui frappe, c’est que c’est beau. Presque trop. Les images sont magnifiquement composées, très bien éclairées et saisies dans des couleurs superbes. C’est bien fait aussi. Il y a un accident, un joli tube pop de notre enfance et les dialogues sont plutôt marrants.

Merde, me dis-je, il va quand même pas se retrouver deux fois dans mon top 2014, ce foutu génie ?

Non. Il n’y sera pas. Parce que derrière ses jolis cadrages et ses dialogues énergiques, Mommy est une escroquerie. Un clip vidéo interminable, esthétisant à nous faire péter la cornée et aussi creux qu’un discours de José Manuel Barroso.

Pourquoi ? Parce que Dolan s’est laissé bouffer par l’esthétisme. La vie, dans Mommy, est regardée à travers un compte Instagram : une mère qui boit, un ado ultra-violent ou des veines tranchées. Le réalisateur ne voit que des couleurs. Filtre sépia, reflet fushia, montage syncopé, Céline Dion dans le salon et un milliard d’idées à la con.

La plus commentée est aussi la plus bête : l’écran qui s’étire, passe du 4:3 au 16/9ème pour signifier (et avec quelle légèreté) l’enfermement des personnages. En plus de recycler dans l’autre sens une idée de son dernier film, Dolan se laisse happer par ses petits artifices sans finesse.

Au passage, il oublie que le cinéma, c’est d’abord la mise en scène, la coupe et le scénario. Ces derniers sont un peu laissés pour compte. Quand son héros fait du longboard les bras en l’air en criant “Libertéééé”, j’ai failli pleurer. Pas d’émotion.

Car derrière l’esbroufe, le film est loin d’être bouleversant. Parce que le rythme est foireux et les personnages peu crédibles, mais surtout parce que Dolan cherche à nous forcer la main. Dans une longue avance rapide citant (plagiant ?) ouvertement le final de la série Six Feet Under, le réalisateur parvient presque à nous avoir. Mais on ne peut jamais oublier complètement l’impression que le mec est en train d’essayer de nous vendre un truc.

Et ça fait déjà deux heures qu’il nous coupe des oignons dans l’oeil, en espérant vainement y voir une larme avant la fin. Mais pour m’émouvoir, lapin, il aurait fallu commencer par écrire une histoire qui tienne la route…

En Bref : Il ne faut pas aller voir Mommy. Même si le film est loin d’être mauvais, même s’il a plus de style et de personnalité que toutes les daubes qu’on se tape cette année et même si la prestation d’Anne Dorval est sans faute.

Malgré tout, c’est un film raté. Trop de style, pas assez de fond, trop de bruit, pas assez de fureur, et derrière les hurlements, une certaine naïveté volontariste qui anéantit le peu de force qu’avait le propos.

Non Xavier. Tu la méritais pas, cette Palme d’Or. Mais t’as du talent, alors travaille. Si j’en crois la durée de vie moyenne des Canadiens, t’as encore 56 pour essayer de la remporter.

Tom à la ferme. Les foins de la mort.

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Faut-il aller voir Tom à la ferme ?

Tom est à la campagne. Il court dans les champs, il écrit de la poésie sur des napperons et il se fait péter la gueule. Le début de l’amour ?

J’avais promis d’arrêter de vanner Xavier Dolan sur son âge quand il aurait 25 ans, alors je ne ferai pas ma diatribe habituelle sur la précocité du cinéaste (mais quand même, merde !) Cette fois, le réalisateur a décidé de déserter les bars branchés de Montréal pour aller gambader dans le maïs. Il a aussi abandonné les néons (presque) et l’électro (presque) pour jouer sur les codes du film d’horreur. Par pitié, dites-moi qu’il a abandonné les ralentis ?

Non.

Mais il progresse. Dés le début, il est obligé de se filmer en slow-motion, marchant dans la boue en perfecto sur un symphonie violoneuse. C’est pas mal, mais on craint le pire. Parce que le problème des effets chez Dolan, ce n’est pas seulement qu’il en abuse, mais surtout qu’il les utilise pour se regarder le nombril : “Regardez, dit-il, j’ai beaucoup d’idées”. Sauf que cette surenchère nous sort souvent du film, au lieu de servir le propos.

En l’occurrence, Dolan a gagné en modestie (autant que faire se peut, lorsqu’on écrit, réalise et monte une histoire dont on est le héros). Il joue sur les codes du polar et du film d’horreur, cite grossièrement Hitchcock, mais en rajoute moins que d’habitude. A quelques sursauts près, on ne croit d’ailleurs jamais vraiment que c’est un thriller (tant mieux).

Et pourtant, cette fois, la réalisation ne consiste pas juste à faire le malin avec Final Cut : en effrayant le spectateur, Xavier Dolan joue sur les ressorts érotiques de la peur. Pris au piège, mais libre de partir, son héros se laisse prendre comme un lapin dans les phares. Et même si on voit venir l’histoire d’amour sado-maso à 15 kilomètres, il faut reconnaître qu’elle fonctionne.

Le film avance, et il dépasse vite nos réserves initiales. L’ambiance devient poisseuse, oppressante et la mise en scène offre quelques moments de cinémas formidables (une scène d’étranglement dans les phares d’une voiture, ou la magnifique crise de nerf d’une maman endeuillée).

Et Cut. C’est la fin. Forte, mélancolique et sèche. Presque au milieu du film. Sans discours, sans conclusion ni épilogue. Et pourtant tout est dit.

Brillant. Trois fois brillant.

En Bref : Il faut aller voir Tom à la ferme. Xavier Dolan pulvérise les codes du film d’auteur pour imposer une réalisation ludique, dynamique et perpétuellement inventive. C’est inégal, mais c’est hyper malin et c’est du putain de cinéma.

Dans le fond, c’est un peu L’inconnu du lac dans la campagne canadienne, sans le sexe explicite, la réalisation pauvre et l’ennui propre au cinéma d’auteur français. Libre ou pas, Vive le Québec !

Monsieur Lazhar. La mort et les trousses.

Faut-il aller voir Monsieur Lazhar ?

La maîtresse s’est pendue. Les enfants sont perdus. Elle s’est pendue dans leur classe. Alors on la remplace. Il est devant eux, bizarre, réfugié algérien, éducateur à l’ancienne et pas complètement prof. Il est pas de chez nous et il parle de la mort. Comme s’il en avait peur, lui-aussi.

Avant même d’entendre les dialogues, on sent que c’est un film québécois. L’image soignée, l’alliance ténue entre une stylisation sophistiquée et une simplicité formelle propre au cinéma indé américain et puis l’originalité, malgré tout, d’un sujet qui pourrait être classique.

Ambitieuse, l’histoire veut tout traiter en même temps : la guerre, la mort, l’Algérie, le Québec, l’éducation et la neige, sans rien survoler. C’est fait avec pas mal d’élégance et beaucoup de finesse donc on évite l’écoeurement, mais on sort frustré, logiquement.

S’il n’y avait qu’un seul sujet intéressant sur terre, ça serait sûrement la pédagogie. Mal à l’aise en conseil de classe, Monsieur Lazhar soulève de nombreuses questions : faut-il parler aux enfants comme à des enfants ? Est-ce leur faute s’ils sont méchants ? Pourquoi ne peut-on pas être en colère contre les gens qui se suicident ?

En prenant le contrepied des réponses faciles, le film ouvre des pistes passionnantes, mais il peine à les suivre car il est trop gourmand. Un peu à l’écart, l’histoire algérienne du prof réfugié manque de prise pour que l’on s’y attache tout en prenant une place importante dans le film.

Et puis voilà. On sort un peu dérouté, sans trop savoir quoi penser, avec l’impression d’avoir vu le très joli premier épisode d’une série qu’on aurait bien aimé regarder jusqu’au bout.

Mais c’est fini.

En Bref : Il ne faut pas aller voir Monsieur Lazhar. Ça me rend un peu triste de le dire parce que le film est original, très joliment cadré et finement écrit, mais malgré tout il lui manque quelquechose pour aller au bout de son propos.

Si l’aventure vous tente, vous pourrez quand même apprécier des acteurs excellents, des enfants dirigés à merveille et vous me ferez plaisir, parce que ma belle-sœur est québécoise, et elle est drôlement chouette.

Laurence Anyways. To bite or not to bite ?

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Faut-il aller voir Laurence Anyways ?

Elle va pas être simple à écrire celle-là.

C’est l’histoire d’un couple moderne. Elle s’appelle Fred, il s’appelle Laurence. Il aimerait bien être “elle”, sans pour autant quitter Fred. Car non seulement Laurence est une femme dans un corps d’homme, mais Laurence est aussi lesbienne.

Il vient d’avoir 23 ans et il sort un nouveau film, présenté à Cannes, comme les deux précédents. Promis, quand il aura passé 25 ans, j’arrêterai d’ouvrir mes articles sur l’âge de Xavier Dolan, mais la précocité du réalisateur Québécois ne cesse de m’impressionner.

De m’énerver aussi. Dés les premières images, on retrouve ce style précieux et ultra-travaillé qui rend certaines scènes à la limite du supportable. Ralentis, couleurs saturées, dialogues incompréhensibles et hystériques sur de la musique omniprésente et criarde. Au bout de cinq minutes, j’étais à deux doigts de quitter la salle.

Pire, les erreurs de montages grossières (et probablement voulues, bien-sûr) se succèdent aux plans mal-composés, aux pistes mal-mixées et aux zooms très moches. De temps en temps, la caméra est brillante, mais le tout regorge tellement d’esthétisme qu’il est difficile d’oublier les artifices pour écouter l’histoire.

Et puis l’histoire surgit quand même. Elle est bouleversante.

A l’inverse de ses premiers films, Dolan laisse tomber le côté narcissique du jeune homme qui raconte ses histoires de coeur. Cette fois, il reste derrière la caméra. Par des procédés efficaces de mise en scène, il nous fait rentrer sous la peau de ce prof en crise d’identité qui veut être elle-même, sans perdre celle qu’il aime. Agaçante, l’histoire d’amour devient fascinante, puis déchirante.

Sans disserter, le film interroge le spectateur. Peut-on vraiment aimer au-delà de l’aspect physique ? Les transexuels sont-ils condamnés au malheur ? Sont-ils fous ou simplement maudits ? Comme dans l’excellent Tomboy, on regarde “la normalité” de l’extérieur, comme un poids absurde et blessant. Laurence devient marginal, puis marginale, ni par envie ni par goût, mais parce que la société l’y condamne.

Et puis le film s’égare dans une histoire qui traîne en longueur avant de terminer sur une fin à tiroir qui ne conclut pas grand chose. Mais on pardonne, bizarrement. Car cet énorme foutoir inégal semble porté par des scènes inoubliables et un sens inné du cinéma.

En Bref : Il faut aller voir Laurence Anyways. Derrière son stylisme un peu fatigant et ses effets à deux balles, Xavier Dolan n’oublie jamais son histoire, son propos et ses personnages. Plus vivants que jamais, ces derniers hantent nos têtes longtemps après la projection.

Face à l’excellent Melvil Poupaud, la Québécoise Suzanne Clément multiplie les registres, passe de la rage à la fragilité en un clin d’oeil et livre une prestation hypnotisante d’un bout à l’autre.

Si on ne la revoit pas bientôt chez les plus grands réalisateurs français, je change de sexe.

Starbuck. Bad Dad Café.

Faut-il aller voir Starbuck ?

Dans les années 90, Starbuck s’est branlé dans des boîtes en plastique pour 20.000 dollars. Aujourd’hui, il a plus un rond, une vie de merde et 533 enfants, dont une centaine cherche à connaître leur père biologique. Mais le don de sperme peut-il être considéré comme une tentative un peu désespérée  d’accéder à la paternité ?

En regardant Starbuk, on se rend compte à quel point les films que l’on voit sont toujours les mêmes : boy meets girl, seul contre tous, la vengeance et la trahison. Malgré les différences de forme, on nous raconte toujours un peu la même histoire.

Et puis paf.

Qui a bien pu écrire une histoire pareille ? C’est la première question qui vient devant le pitch. Après le générique, on se demande surtout pourquoi personne ne l’avait fait avant.

Starbuck fait partie des films où l’on ne sait jamais ce qui va suivre. Le héros promène sa lose dans un camion de boucherie en suivant l’évolution de ses 533 enfants. Autour de lui, tout le monde est atterré par la déchéance de ce quadragénaire fumeur de pétard. Starbuck n’est pas fiable, endetté jusqu’au cou et jamais à l’heure, mais tout le monde l’aime, parce qu’il est gentil.

Une histoire bizarre, beaucoup de blagues et une profonde naïveté : le cocktail ultime du film pop. Un peu trop sucré et pas assez épicé pour être inoubliable, le film parvient tout de même à émouvoir, sans jamais jouer de violon. A certains moments, on sourit bêtement, avec une larme dans le coin de l’oeil.

En sortant, j’avais envie de prendre tous les gens du métro dans mes bras.

En Bref : Il faut aller voir Starbuck. Bien interprété, visuellement impeccable le film aligne les idées de mise en scène au service d’un scénario profondément original. Par les temps qui courent, l’adjectif est assez rare pour être applaudi.

Attention tout de même à ceux qui craignent de faire traiter de fleurs bleues : allez-y entre garçons, discretos, en prétendant à Juliette que vous allez voir un match de boxe.