Timbuktu. Jihad Joe.

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Faut-il aller voir Timbuktu ?

J’avais pas envie. Vraiment pas. Faisait froid, faisait nuit. Et y’a un autre truc, moins avouable, c’est que j’avais pas envie d’aller voir un film intelligent, encore moins un film adoré par la critique et certainement pas un film étranger, c’est à dire pas américain.

Peut-être que c’est à cause de mon inconscient cinéphile, formé sur un canapé qui sent le chat, à user les mêmes VHS : pour moi, le cinéma, c’est Bruce Willis qui marche sur du verre, Keanu Reeves qui évite les balles et une chanteuse d’opéra bleue avec un caillou magique dans le ventre. Le désert, à la rigueur, mais celui de Tatouine, ou d’Indy.

Mais sûrement pas une bande de jihadistes cintrés qui vont foutre le bordel au Mali.

Et puis qu’est-ce qu’on va encore nous dire ? Que les gentils sont gentils ? Que l’extrémisme c’est pas beau ? Que le cinéma Mauritanien vient de naître ? Et moi j’avais pas du tout envie d’entendre ça ce soir-là. Et il s’est mis à pleuvoir. Et puis merde j’ai été quand même.

J’ai bien eu raison. Parce que j’avais tort sur toute la ligne. D’abord, si Timbuktu raconte effectivement l’invasion du nord-Mali par des extrémistes cramés, le film planne loin au-dessus du discours manichéen auquel on pourrait s’attendre sur un sujet aussi lourd. Plus léger, et plus profond à la fois, le scénario répond par l’absurde avec beaucoup de tendresse.

L’absurde, c’est cette bande de miliciens envoyés pour interdire la musique sublime d’une femme qui chante les louanges du prophète. La tendresse, c’est ce jeune type un peu paumé, qui tente de discourir dans une caméra, sans être foutu de se rappeler pourquoi il a choisi de faire la guerre. Il y a aussi ces jeunes en maillot qui disputent une partie de football imaginaire sur un terrain vide et sans balle, mais ça, c’est la poésie.

Car si Abderrahmane Sissako pousse un cri, ce n’est pas celui de la vengeance, du sang ou de la morale. Il pousse un cri silencieux, un cri de révolte et de pardon. Dans sa main, il ne brandit rien, sauf peut-être une caméra, braquée sur la beauté. Celle du soleil qui se couche sur un grand lac, au milieu d’un plan large sublime, celle d’une petite fille qui cherche du réseau en haut d’une dune, celle d’un père brisé qui attend l’heure du jugement sans trembler.

Je ne sais pas si le cinéma Mauritanien vient de naître. Mais je sais qu’il fallait être sacrément borgne pour laisser ce film repartir de Cannes les mains vides.

En Bref : Il faut aller voir Timbuktu. Pas parce que Télérama vous l’ordonne, pas parce que c’est cool d’aller voir un film africain, pas pour vibrer pour la cause d’un camp ou d’un autre. Il faut y aller pour la délicatesse des images, la finesse de l’humour et l’ambition de la mise en scène.

Après une journée à vous prosterner devant notre Dieu à nous, au milieu des galeries Lafayette, allez donc vous assoir dans les dunes. Et passez un joyeux Noël.

Jacky au royaume des filles. Il était une foi.

jacky-au-royaume-des-filles-29-01-2014-1-gFaut-il aller voir Jacky au royaume des filles ?

Il y avait pas mal de choses à craindre de l’exercice : un monde inversé ou les femmes dominent sans partage des hommes voilés qui vénèrent les poneys. Ça sentait la métaphore pourrie, les gags lourdauds et le message politique réchauffé.

Ben non.

Malgré la mauvaise bande-annonce (entre-parenthèse, il faut pas faire ça à la légère les mecs, je ne sais qui réalise les bandes-annonce, mais le type à la vie d’un film entre les mains), malgré l’affiche dégueulasse (pareil) et les écueils sus-cités, Riad Sattouf ne tombe pas dans les nombreux pièges de son scénario.

Parce qu’il a du talent pour la mise en scène -ce qui ne sautait pas aux yeux dans Les beaux-gosses- parce qu’il ne va pas où on l’attend, et surtout, parce qu’il est fou.

Peuplé de “grands couillons” en voileries, qui admirent les “chevalins” télépathes en rêvant de manger des “plantins” pendant la “grande bubunerie”, l’univers de Jacky est assumé jusqu’au bout des calottes. Un peu rebutant au départ, le délire est tellement poussé qu’il finit par nous emporter. Et au final la majorité des rires ne viennent pas des gags mais du sérieux de pape avec lequel les comédiens évoluent dans l’univers à la con qui les entoure.

Et c’est la plus belle qualité du film : il y croit. Sattouf ne se contente pas de retourner le monde pour jouer sur le décalage, il prend la situation de ces pauvres hommes dominés très au sérieux. On finirait presque par y croire, espérer que Vincent Lacoste puisse trouver le moyen d’acheter une jolie voilerie et aller au bal séduire la générale en chef.

Et parce que c’est crédible, c’est parfois presque beau. Quand Charlotte Gainsbourg traverse la salle de bal entourée par des andouilles en voiles blanches sur la musique de 2001, on oublie presque la comédie. Et on se rend compte qu’en plus d’être un déconneur barré et un scénariste plutôt fin, Riad Sattouf pourrait bien être un cinéaste.

Pas encore. Mais un jour peut-être.

En Bref : Il faut aller voir Jacky au royaume des filles. Parce que c’est drôle, mais pas que. C’est aussi original, assez unique et très loin d’être idiot.

Sans se prendre au sérieux, le réal réussit à émasculer les machos et ridiculiser les intégristes de tous poils sans jamais sentir mauvais sous les bras.

On ne peut pas toujours en dire autant de son ex-employeur.

 

Syngué sabour. Tchador les soucis.

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Faut-il aller voir Syngué Sabour – Pierre de patience ?

C’est l’histoire d’un soldat afghan dans le coma et de sa femme qui le regarde.

C’est vrai, le titre, le pitch et son écrasant statut de prix Goncourt ne donnent pas vraiment envie de se jeter sur ce film. Ajoutez un éloge critique unanime, et vous êtes quasiment sûr de vous faire chier.

Pendant une heure quarante, on ne change presque jamais de pièce, ni d’acteurs. On est avec cette jeune femme soumise, recroquevillée contre le corps de ce combattant de Dieu au regard vide. Aïe…

Au bout d’une minute de plan-séquence sur des rideaux bleus, je commençais à replier mes jambes pour entamer un petit somme.

Mais il y a cette fille. Cette actrice formidable, qui se réveille un peu plus à chaque minute, et nous avec. Dans une forme de psychanalyse inversée, elle parle à son héros léthargique comme à un journal intime. Elle lui confie ses peines, puis ses mensonges et ses secrets les plus interdits. Et pour la première fois de sa vie, elle crache les tabous qui l’étranglent. Au risque de se rendre compte qu’elle n’a jamais aimé ce bourreau. Au risque d’être une femme debout dans un pays où c’est interdit.

Petite chose soumise, apeurée par les hommes, elle devient progressivement plus forte. Pestiférée, méprisée, abandonnée, elle devient enfin libre, belle ; et son émancipation résonne comme un extraordinaire cri de victoire.

Dans une époque où les intégristes de toutes confessions se remontent les manches, ce film refuse la caricature ou le règlement de compte. Au-delà du plaidoyer percutant contre l’islam radical, Syngué Sabour parle d’abord de l’absence d’amour et de la médiocrité qui envahit les hommes lorsqu’on les transforme en bêtes frustrés au nom de vieilles écritures trop misogynes pour être vraiment saintes.

Parce qu’il y a encore trop de gens pour croire le contraire et parce qu’il faut être bien perverse pour accuser les femmes de ses propres pulsions, ce film n’est pas seulement magnifique, il est nécessaire.

En Bref : Il faut aller voir Syngué Sabour – Pierre de patience. Même si Pauline a trouvé ça trop relou. C’est l’explosion d’une actrice habitée, celle d’un cinéaste militant et une ode magnifique à la libération des femmes et à la connerie de mes congénères.

Les boules, c’est peut-être de sortir de ce film face aux affiches de Spring Breakers et ses baby-dolls hyper-sexualisées qui font rêver nos adolescentes.

Histoire de te rendre compte qu’entre les burqas de l’est et les objets de l’ouest, y’a du taff…

 

L’odyssée de Pi. Sadique Canot.

Faut-il aller voir L’odyssée de Pi ?

C’est l’histoire d’un indien qui s’appelle piscine. Un jour il se retrouve tout seul sur un canot de sauvetage avec un tigre affamé. Va-t-il mourir ? Probablement.

Ang Lee est un type étrange. Realisateur taïwanais éclectique, il fait des films internationaux en piochant dans les cultures du monde comme si c’était un village. Après les combattants mandarins (Tigre et Dragon), les Cow-boys Gays (Brokeback Mountain) et les monstres verts (Hulk), il nous raconte donc l’histoire d’un indien canadien musulman-chrétien et juif qui traverse le Pacifique avec un tigre. Soit.

Mais tout cela n’est pas très rassurant. Avec ses belles images et son gros budget (meilleur moyen d’édulcorer un propos) on pouvait craindre la grosse guimauve globalisante pseudo-philosophique, à nous faire regretter les bouquins de Coelho. Les premières images ne rassurent pas : des animaux en 3D se promènent dans le cadre sur de la musique New-Age, deux types discutent de religion dans une cuisine en Formica. C’est chaud.

Et puis ça devient beau. Travaillés comme des photos, les plans émerveillent par leurs couleurs et leur construction. Mais l’histoire n’est pas sacrifiée sur l’autel de l’esthétisme. Après un démarrage en douceur, elle devient rapidement passionnante.

Car Ang Lee la raconte avec une précision et une maîtrise parfaite. Et c’est le sel du film : aligner les péripéties fantastiques et tendre au maximum vers le merveilleux, sans jamais oublier le réalisme des situations. Et il en faut du talent pour montrer un jeune indien dresser un tigre en équilibre sur une barque, sans avoir l’air de filmer n’importe quoi.

Au-delà de ça, les amateurs d’effets spéciaux et de dressage ne refermeront pas leur mâchoire de tout le film. Les autres se contenteront de planer devant un conte poétique, intelligent et diablement original.

En Bref : Il faut aller voir L’odyssée de Pi. Parce qu’il n’y a pas assez de héros qui s’appellent Piscine, parce qu’il n’y a rien de plus apaisant que de regarder la mer pendant deux heures et parce qu’on a rien vu de similaire cette année, et qu’on est pas prêts de revoir ça au cinoche.

Car au delà de la philosophie un peu naïve et du film d’aventure hors-norme, la fin projette l’histoire dans une dimension plus profonde en s’adressant directement au spectateur.

“Si je te disais que c’était faux, est-ce que t’aimerais quand même y croire ?”, nous demande-t-elle. Et au fond c’est un peu ça le cinéma.