Zero Dark Thirty. Laden Laden.

Faut-il aller voir Zero Dark Thirty ?

J’aime pas les films d’espionnages réalistes à l’américaine.

C’est toujours pareil : il y a du sable, une musique arabisante (toujours, un type qui fait “AaaaoooAAAaaAah” sur des gros tambours, pour te faire oublier que le tournage a eu lieu dans le Colorado), des gros 4×4 pour faire de la fumée, et une caméra qui bouge pour faire documentaire.

Du côté scénario, c’est encore pire : la plupart des dialogues s’enlisent dans un jargon imbitable pour nous donner l’impression d’être au coeur d’un truc qui nous dépasse : “On est dans la merde Jake, j’ai deux odt contradictoires sur Ben Fayeed, il est forcément lié aux saoudiens de l’Azawad”, “Don’t fuck with me Bill, on envoie la cavalerie à 8.35, j’ai le Sénat au cul depuis que t’as foiré à Tora-Bora. Et je me fous d’Abou Walid putain ! Tu te démerdes avec Bob, et Stone et Charden !”

Malgré tout, une fois qu’on leur a prouvé qu’on était plus documenté qu’eux, il faut bien que ces cons de spectateurs pigent un truc. Du coup, les supers-agents de la CIA lâchent des phrases ultra-pédagos, rentrées dans le scénar avec un chausse-pied : “Ecoute moi-bien connard, on t’as arrêté parce que tu transportes de l’argent pour Al-Zahatar, qui n’est autre que le lien direct entre les financiers et Ben Laden, ce terroriste célèbre qui est à la tête de l’organisation terroriste Al Qaïda, alors tu vas parler saloperie (bordel) ?” Dans l’armée américaine on dit beaucoup de gros mots.

Alors quoi ? Au bout de quelques minutes, j’avais déjà prévu de terminer mon article par “c’est d’la merde” (on a tenté de m’expliquer il y a peu qu’un critique ne pouvait pas dire ça, arf). Et puis, comme le dit justement Pierre Murat dans Télérama : “Qui a envie de regarder un Envoyé Spécial de 2h37 ?”

Mais en fait non.

Zero Dark Thirty est un putain de film. Passé le début un peu rugueux, on oublie la sécheresse de l’image pour s’intéresser à l’histoire. Sans trop nous perdre dans la grande complexité politique du sujet, ni transformer le tout en film d’action simpliste, Bigelow réussit à nous la faire comprendre, et elle est passionnante.

Lors de l’assaut final, on ressent enfin l’intérêt du développement initial : c’est le seul moyen de rendre l’importance des enjeux qui pèsent sur les deux commandos en hélicoptères. En vingt minutes sur le terrain et quelques balles, c’est le travail de centaines d’hommes et douze années de recherches acharnées qui pèsent sur leurs épaules.

Le jeu en vaut la chandelle : à une fausse note près (“Oussama ?”) la scène finale atteint un niveau de tension que l’on avait pas ressenti au cinéma depuis longtemps.

Pour cette seule scène, il faut courir voir ce film.

En Bref : Il faut aller voir Zero Dark Thirty. Pour la description complexe et précise de ce morceau de l’histoire contemporaine. Parce que c’est la seule fois de l’histoire où la première puissance mondiale est entrée en guerre contre un seul homme. Et il faut y aller pour Jessica Chastain, brindille rousse flottant sur un océan de testostérone, sans laquelle ce film ne serait qu’un énième thriller sans âme.

Bien-sûr, cette critique ne prend pas en compte l’aspect politique du sujet, qui mérite un bouquin. On peut toujours longuement débattre de la neutralité de Bigelow, qui recrache la version officielle sans la discuter. Rien n’est dit sur la disparition du corps, ou la possibilité d’une capture ; des secrets resteront toujours terrés dans l’histoire de la CIA.

Mais rien que pour en débattre, il faut aller voir ce film.