Oncle Boonmee. Thaï, con, beau.

Faut-il aller voir Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures) si on a pas envie d’être un tigre ?

Il y’a des films qui arrivent étouffés par la hype. Oncle Bonnmee en fait partie : encensé par les critiques intellos, ignoré par le public, palmé d’or à Cannes et détesté par l’autre moitié de la presse, le film est difficile à concevoir en dehors du boucan assourdissant qui l’entoure. En tout cas, le constat semble être clair, soit le film est du caviar pour la gauche-navet, soit c’est l’inverse, mais personne n’y a rien compris.

L’oncle en question n’a pas bonne mine : le thaï est plein de faux-amis. Vieil apiculteur veuf, il sent venir la mort. Avec sa belle-soeur, le fantôme de sa femme et un infirmier, il se rend dans une maison de jungle (version locale de la maison de campagne) pour se reposer. Il y a aussi une vache, des singes aux yeux rouges dont l’un d’eux est son fils, un bonze qui se dédouble et des poissons qui se tapent des princesses. Le tout, bien-sûr, dans l’obscurité.

Mettons tout de suite fin à un débat débile : Oncle Boonmee n’a aucun sens universel que seuls les cinéphiles branchés comprennent, au détriment des couillons franchouillards. Si certains critiques vous assènent le sens des métaphores qu’ils ont trouvées sur le cinéma, le sens de la vie et la mayonnaise, c’est pour satisfaire leur égo boursouflé d’écrivains ratés. Dans tous les musés d’art contemporains, il y a un casse-couille devant chaque tableau qui s’esbaudi d’avoir compris le message caché de l’artiste. C’est lourd, souvent prétentieux et à contre-courant de l’art : si ce dernier porte un message, c’est à chacun de le ressentir en fonction de son histoire et sa sensibilité. Et puis Apichatpong Veerasethakul n’est pas David Lynch. Il est Thaïlandais.

Est-ce un bon film donc ? Du point de vue technique, on peut en douter : la caméra tremble souvent sur son pied, les cadrages sont loin d’être exceptionnels et l’interprétation des acteurs -sans saveur- laisse parfois à désirer. Si la photo est souvent agréable et certains plans ingénieux, on est très loin du très grand cinéma. Pour une palme d’or, c’est gênant, mais le scénario, les dialogues ou la caméra ne représentent pas l’intérêt du film. Mais que reste-il alors ? La poésie pardi.

Film des sens plus que du sens, Oncle Boonmee puise sa force dans la très forte personnalité de son créateur. Véritable trip sensoriel, contemplatif, chiant et plutôt joli, le film a avant tout la qualité salutaire d’être radicalement différent. Les aspects fantastiques, le sens du rythme ou la façon générale de faire du cinéma dénote clairement de tout ce que l’on peut voir ailleurs. C’est sans doute ce qui explique l’engouement de certains critiques, qui finissent blasés, de voir douze films par semaine. Le cinéma de Veerasethakul ne ressemble qu’à lui-même.

C’est vrai, à certains moments, les défilés de photos, les singes aux yeux rouges, le bruissement constant de la végétation, les longs plans fixes ou l’apparition incongrue d’un tube pop, peuvent plonger dans un certain état de plénitude. On plane, un peu comme lorsqu’on écoute un cd de méditation. Mais comme dit ma petite nièce : est-ce pour autant que c’est de la bonne musique ?

Si cette originalité est parfois captivante, pour peu qu’on rentre dans l’état de zénitude recommandé, elle n’est pas suffisante pour crier au chef-d’oeuvre cinématographique. A l’image d’une oeuvre contemporaine ou d’une certaine forme de poésie, le film fait appel à la sensibilité de chacun. On trippe ou on s’endort, et pour une fois, personne n’a tort.

En bref : Il faut aller voir Oncle Boonmee, mais je rajoute un avertissement exceptionnel. Il le faut seulement si l’on veut vivre un truc différent, plus proche de l’installation que du cinéma. Si vous n’êtes pas prêt à vous allonger sur votre siège et à vous emmerder sévère pendant certaines scènes, tout en atteignant un forme de sérénité bouddhique, je vous déconseille l’aventure. Mais c’est vrai qu’elle m’a bien plu dans l’ensemble.

Oncle Boonmee n’est donc pas une bouse débile et prétentieuse, car le film s’écarte des codes classiques, ce qui ne manque pas de courage. Néanmoins, la palme d’or n’est pas méritée, car le film n’est pas exempt de défauts. En clair, il ralentit le coeur, faute de couper le souffle.

Quant à la profondeur des métaphores, et le sens philosophique du film, je préfère recopier l’un des dialogues et le laisser à votre sagacité :

”- Oh, regarde, une courge.

- Elle est énorme.”